La randonnée est facteur d’équilibre et de confiance en soi. Reportage fin septembre 2009 dans le massif du Mont-Blanc avec six résidents de deux foyers pour handicapés mentaux de Besançon.
Alerte quinquagénaire aux beaux cheveux gris, Daniel marche d’un bon pas... mais s’agrippe à votre bras. Empruntant l’itinéraire du tour du mont Blanc, le sentier grimpe dans la forêt alpine. Les racines en travers du passage sont des pièges pour les distraits. Les pierres enchâssées sont autant de marches irrégulières. Quand on longe un ravin escarpé, la main de Daniel serre plus fort.
La pente s’adoucit ? Le sentier s’élargit ? Vous l’encouragez : « Tu peux avancer seul, c’est facile. » Il se crispe : « Non, non, j’ai peur... » Ferme et attentif, vous insistez. Inquiet, il se lance, la crainte s’estompe... « Daniel fait de la randonnée en montagne depuis le début du projet, il y a quatre ans. Ça a été un déclic : il a pris confiance en lui. Depuis un mois, il n’arrêtait pas de parler de la sortie », explique Agnès Guillet, aide médico-psychologique au foyer Bastian, l’établissement de l’Adapei pour handicapés mentaux non-autonomes où vit Daniel.
L’autre week-end, ils étaient six, résidents à Bastian et à Pelousey, à partir dans le massif du Mont-Blanc pour le voyage de l’année. Peurs, pertes d’équilibre, manque de coordination gestuelle... sont autant de soucis pour l’équipe psycho-éducative. Ils ne doivent pas être le prétexte à l’absence de projet, au renoncement aux loisirs, au refus du voyage.
Daniel peut aussi compter sur l’aide de Fabrice, comme lui résidant à Bastian. Souriant et costaud, Fabrice vous aborde gaillardement : « J’ai eu deux médailles au raid Handi’forts, tu m’as vu à la télé ? » Taquin, il bluffe son monde en imitant les oiseaux. De l’auberge de Bionnassay où la petite troupe passe la nuit dans le gîte, il apprécie le repas « comme au resto ».
C’est la première rando de Christine. Joyeuse et enjouée, elle chante, rigole souvent, s’effondre en larmes sans prévenir. Un gros chagrin à consoler. Quand ça va mieux, Michel, le solitaire pince-sans-rire, lui passe un bras sur l’épaule : « Faut pas pleurer comme ça... » Puis Christine repart, le pas hésitant mais ne refusant pas la difficulté, riant de sa réussite que tous encouragent. Des randonneurs croisés sur les chemins s’arrêtent : « Bravo pour ce que vous faites », dit une jeune retraitée à Bruno Cattenoz, l’accompagnateur en montagne qui a monté le programme : visite du parc animalier du Merlet le premier jour, approche du glacier de Bionnassay que surmonte une célèbre aiguille culminant à 4 052 m, le lendemain.
Également chauffeur de taxi, il conduit régulièrement des handicapés. Un jour, il a proposé l’activité à Gérard Melet, le chef de service de Bastian. Randonneur averti, ce dernier a accepté un projet comportant des sorties préparatoires, à la Dame Blanche et au Mont d’Or, avant le grand saut dans les Alpes : « C’est important qu’on s’ouvre sur l’extérieur. La marche apporte beaucoup pour l’équilibre ou la confiance en soi. On a aussi des partenariats avec un psychologue sur les questions de l’affectif et de la sexualité, une école de musique de Beure pour du chant, les Jardins de cocagne... Leurs compétences techniques sont une garantie de qualité. »
Catherine se disperse. Quand elle vous parle ou guette un compagnon à quelques pas, elle ne regarde plus où elle pose les pieds. Se concentrer la fatigue. Soudain, dans un grand sourire, elle s’affaisse, manque de vous entraîner dans sa chute... Au moment de la séparation, elle viendra vous saluer : « Merci pour votre aide, monsieur... » Christine vous glisse à l’oreille : « Je vais dire à maman comment ça s’est passé... »
Animatrice à Pelousey, titulaire d’un master sport adapté, Élise Paillard touche l’une des raisons d’être de sa formation : « Pour les résidents, cette sortie est un voyage... Et nous, nous sommes plus disponibles qu’au foyer. »
L’endurance et les progrès de Julien, la trentaine, font l’admiration de tous. Son enthousiasme fait plaisir à voir. Reviendra-t-il ? « Oh ! Oui... »
Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 13.10.2009