A l’extrême sud des Alpes, il n’y a pas de glacier mais du beau rocher. Et des cascades gelées en hiver que l’on escalade.
L’Est magazine, 2 mars 2008

Entre le rocher et la neige, que serait l’alpinisme sans la glace ? Sans les névés et les glaciers, sans les goulottes, ces étroites et raides pentes réservées aux mieux entraînés. On y progresse crampons aux pieds et piolets en mains, encordé et casqué. Désormais exposées plus tôt dans l’été aux chutes de pierres, réchauffement climatique oblige, les randonnées et courses glaciaires sont plus délicates chaque année, parfois compromises.
Alors ? Doit-on avancer ses projets à juin ? Et pourquoi pas en plein hiver ? S’essayer à l’escalade de cascades de glace ! Il y en a dans tous les massifs, des Vosges au Jura, du mont Blanc aux Ecrins en passant par le Valais ou la Vanoise. Dans le Mercantour, où les glaciers ont disparu depuis belle lurette malgré des sommets dépassant 3.000 m, la cascade de glace est la seule occasion de chausser les crabes, les crampons dans le jargon montagnard.
Les 300 jours de soleil par an n’empêchent pas les cascades des versants nord de rester gelées sous le ciel bleu, essentiellement en janvier et février.
Pour se familiariser avec le matériel, il y a l’école de glace sur les parties faciles et accessibles d’un glacier, avant d’aller plus haut, plus raide.
Il y a depuis peu le ruisseling. Le terme fait un peu marketing, comme si les équipementiers cherchaient à séduire des marcheurs plan-plan. Equipé pour arpenter un glacier, on va sur un ruisseau ou un torrent pris par le gel : « Ce sont en gros les mêmes sites que le canyoning », explique Bertrand Brouta, guide de haute montagne. Moins raide qu’une cascade, le ruisseling permet au guide encadrant le novice d’évaluer ses aptitudes et ses besoins. Afin de bien choisir la cascade qu’il lui proposera le lendemain.
A deux pas d’Isola 2000, les stations d’Auron et de Saint-Dalmat proposent quelques belles cascades. Roya pour la première, plutôt huppée, le vallon de Gialorgues pour l’autre. « Quand il fait mauvais ou qu’il y a des risques plus au nord, tout le monde vient ici », dit Bertrand Brouta, qui partage son temps entre Vence et Chamonix. Amoureux du rocher, il a aussi participé au rééquipement des voies d’escalade de la vallée voisine de la Vésubie.
Daniel BORDUR

Ludique pour ceux qui aiment grimper, l’escalade d’une cascade de glace demande bon mental et engagement, précautions et sens de l’observation. La glace est-elle mouillée ? On peut se demander quand elle va s’écrouler. Est-elle très froide ? Elle peut être cassante...
Faut-il de la force dans les bras comme le pensent d’emblée les débutants ? Le principal, c’est la force des jambes, les bras servent à l’équilibre. Si l’on frappe trop fort avec les piolets, on fatigue vite. Il faut frapper juste : trop enfoncer la lame complique son retrait. Il faut aussi songer à se détendre pour éviter la tétanie musculaire. Ne pas commencer par escalader un "cigare", stalactite de glace plutôt délicat à embrasser : cogner risque de tout faire s’écrouler. On ne vous parle pas de la "chandelle" ou de la "flûte" qui sont encore plus fines.

Egalement impressionnante, la "méduse" : la glace a la forme d’un chou-fleur à tête arrondie, avec de fines lamelles et du creux : « il faut y aller mollo, crocheter par le côté sans trop taper », explique David Fulconis, guide de haute montagne à Saint-Etienne-de-Tinée. « Il est aussi important de lire la glace que de lire le rocher... » La glace propose encore des "pétales", des "rideaux" sur toute la largeur du rocher...
Pour s’assurer en glace, on visse des broches creuses sur lesquelles on mousquetonne sa corde. « On en met deux ou trois, selon l’état de la glace. On reconnaît une glace médiocre en examinant la carotte de glace à l’intérieur de la broche. » Encore plus solide, une lunule se réalise en faisant se rejoindre deux tunnels, creusés avec une broche, par lesquels passe une cordelette de 80 cm. On l’appelle aussi abalakov, du nom de l’alpiniste russe qui l’a inventée.