Au dixième Festival Pas Sérial s’abstenir, en juin 2007, les écrivains parlaient volontiers de la nouvelle situation politique : « Plus ça va mal, mieux ça va pour nous », grince Jean-Hughes Oppel...
Catherine Fradier a troqué jupes et talons pour rangers et pantalons noirs à grandes poches, il y a dix ans. Mais aujourd’hui, elle est un peu tendue. Au côté de son éditeur Jean-Jacques Reboux, elle est poursuivie pour son dernier roman, Camino 999, une fiction inspirée d’un « scandale politico-financier » qui mouilla l’Opus Dei dans l’Espagne de 1968... « On me reproche d’avoir mêlé fiction et réalité. Mais c’est ce que font tous les auteurs de roman noir ! Je me suis documentée puis j’ai inventé les personnages et l’intrigue », dit cette Drômoise qui fut flic trois ans dans une brigade de nuit parisienne.
Grand prix 2006 de la littérature policière pour La Colère des enfants déchus qui traite de pédocriminalité, elle a écrit sur l’implication de militaires français dans le génocide rwandais. Elle s’intéresse aussi à l’espionnage industriel, aux « pesticides, à Monsanto, à la défoliation lors de la guerre du Vietnam... »
Engagée, elle a participé au recueil de nouvelles La France d’après qui imaginait la victoire électorale de qui vous savez. Elle redoute la « toute puissance policière », s’indigne que dans sa ville, à Valence, une femme passe une nuit de garde à vue en string, craint le fichage, les puces électroniques sous la peau : « Ce n’est pas de la science-fiction, mais la réalité ».
Engagés sont également les quinze autres auteurs invités du dixième Festival des littératures policières, noires et sociales. Le prolifique Didier Daeninckx, déjà venu deux fois, est de ceux qui mettent en scène les destins individuels sur fond historique et sociologique. De ceux que l’élection de Sarkozy fait réfléchir : « D’un seul coup, on voit arriver des personnages, des caractères comme on dit au théâtre. Avant, les pouvoirs financier et médiatique étaient dans les coulisses. Maintenant, on n’a plus honte de l’argent. On invite même la banlieue à table. Je ne fais pas de procès d’intention, je regarde jusqu’où ça peut fonctionner. Les privatisations sont déjà faites, ceux qui prennent Sarkozy pour Thatcher se trompent. Pour un romancier, ce moment est excitant ».
Auteure de Belle à tuer, une femme qui tue des hommes dans la Creuse, Sylvie Granotier s’intéresse avant tout au langage. Et donc au « détournement de vocabulaire » opéré selon elle lors de la campagne électorale. « Un travail intellectuel n’a pas été fait. Combien de temps peut-on vivre sur les effets d’annonce et l’absence d’analyse ? Qui est cet homme qui a été ministre et se présente comme neuf ? En même temps, je crois à la responsabilité collective : on a les représentants politiques qu’on mérite... »
Si Daeninckx et Granotier pensent à l’effet sur leur art de cet avènement qu’ils ne souhaitaient pas, d’autres sont dans l’opposition frontale. « On va continuer à écrire, mais le pouvoir nous laissera-t-il publier ? », redoute Benoît Deville, auteur de Voix, qui se réconforte en constatant que la France a « toujours eu des critiques avec humour des gouvernements, même sous Louis XIV et Napoléon, mais là, on est sous Mac Mahon... »
Serge Scotto, pour qui les tribunes du stade de foot de Marseille sont le « seul lieu où les gens se retrouvent et s’assemblent », se réjouit d’y voir le « plus grand portrait au monde de Che Guevara ». Romancier ( Massacre à l’espadrille), il fait aussi parler son chien Saucisse dans des chroniques « mordantes » publiées dans les quotidiens méridionaux du groupe Lagardère... « jusqu’à ce qu’il se fasse virer en mars ». Au bord du « renoncement », Scotto craint qu’on passe de « l’autocensure du journalisme à l’autocensure dans la littérature ». Vraiment ? « On est dans une telle détresse de l’esprit... », lâche-t-il.
Jean-Hugues Oppel est dans la synthèse grinçante : « L’élection de Sarkozy nous garantit cinq ans d’inspiration, sans se forcer. Plus ça va mal, mieux ça va pour les auteurs de polars... On vit dans un système où on cherche à rafistoler, mais ce qui mettra tout le monde d’accord, c’est l’écologie. On vit l’époque du Directoire, ce n’est pas la dictature mais un moment intéressant... »
• Le festival se poursuit aujourd’hui au Kursaal. Tournoi de pétanque à 10 h, ouverture du Salon de 13 à 17 h. Entrée libre.
Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 03.06.2007