daniel bordur - journaliste

Orange : la CGT du Doubs dézingue

« Sans mesures prises, la direction porterait toute la responsabilité d’éventuels gestes déplacés et désespérés », concluait une déclaration au CHSCT une semaine avant le suicide d’un salarié de Besançon.


La déclaration des représentants CGT en ouverture du CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) de France Telecom Franche-Comté avait été lue le 4 août 2009. Une semaine plus tard, Nicolas Grenoville, salarié à Besançon, syndiqué à la CGT, mettait fin à ses jours. « On imaginait plutôt un acte genre poing dans la figure d’un cadre », dit amèrement Thierry Andrey, secrétaire du syndicat FAPT-CGT du Doubs qui tenait hier une conférence de presse. La grave déclaration qu’il avait lue ce jour-là évoquait « l’entreprise taggée dans les médias comme celle qui enregistre 18 suicides en quelques mois ». Elle disait clairement : « Il faut s’attaquer aux causes réelles du malaise : restructurations, management très dur, absence d’écoute, manque de dialogue social ». Un mois après le drame, en septembre 2009, le CHSCT votait à la majorité (2 CGT et 1 SUD) le recours à une expertise sur les risques psychosociaux, réalisée par un médecin, un ergonome et un ingénieur du cabinet Tecnologia. Elle concluait notamment au « manque de formation des salariés mutés » et à des « objectifs individuels inatteignables ».

De précédentes sonnettes d’alarme avaient été tirées : « Les bilans d’activités des médecins de prévention font tous état de souffrances psychiques au travail qui perdurent. Ce sont les mêmes conclusions en 2007, 2008, 2009 et 2010 », constatent Thierry Andrey, Christophe Py et Michel Guillaume. Présenté le 16 avril 2009 au comité d’entreprise et au CHSCT, le rapport 2008 des médecins du travail franc-comtois conclut à des « problèmes de santé et des risques psychosociaux les plus répandus et les plus préoccupants » pour tous les salariés. Il pointe des « missions conduisant à l’autodépréciation », une « prévention insuffisante ». Non entendus, des médecins du travail ont « démissionné de France Telecom en France en 2008 et 2009 ».

Pour la CGT, les tragédies survenues ne peuvent pas être disjointes du climat social d’une entreprise qui a « supprimé près de 30 000 emplois entre 2006 et 2009, les effectifs passant à Besançon de 544 salariés à 475 ». Parallèlement, FranceTelecom, dénonce la CGT, a mis « en concurrence les salariés, incité ses agents à quitter l’entreprise, modifié constamment son organisation, restructuré, déstabilisé son personnel et créé ainsi les conditions de sa souffrance ». Tout cela pour « garantir 1,40 euro par action alors qu’elle en vaut moins de 16 ».

En outre, les clients sont moins bien servis, affirment les syndicalistes : « Depuis sa privatisation, France Telecom entretient le réseau a minima. Il n’y a plus de maintenance préventive : avant, on changeait un câble avant qu’il soit foutu, maintenant on attend qu’il y ait de nombreuses plaintes... C’est pour ça qu’on demande l’installation de fibre optique jusque chez l’abonné. Cela permettrait un débit plus important et l’insensibilité à l’induction ou aux orages... »

Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 19.04.2011


La direction : « On n’est pas dans le déni »

Daniel Bonnet, directeur régional de France Telecom Bourgogne-Franche-Comté, a accepté de répondre à nos questions après la mise en cause de l’entreprise par la CGT du Doubs.

Confirmez-vous faire appel de la décision de la CPAM de Besançon de classer maladie professionnelle le suicide d’un salarié conformément à l’avis du comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles ?

Oui. Cette décision de la CPAM est surprenante car elle n’avait pas reconnu l’accident du travail le 21 mai 2010. On a fait un examen très attentif de cette décision, en prenant en compte les conséquences pour la famille. Notre recours n’entraîne aucune conséquence pour les ayants droit, ni la prise en charge par la caisse. La famille va recevoir ce à quoi elle a droit.

La CGT dit que vous « jouez la procédure »...

Ne pas faire appel reviendrait à admettre les griefs et une responsabilité de nature à engager la responsabilité de l’entreprise, ce qui n’est pas le cas, et aussi notre mise en cause dans le cadre d’une plainte pénale déposée par une organisation syndicale (NDLR : SUD-PTT, la CGT est partie civile).

Sur quoi vous fondez-vous ?

Il ne m’est pas possible de donner des éléments d’un dossier couvert par le secret de l’instruction.

Ce secret ne s’applique pas aux parties...

Ces éléments ne peuvent pas être mis sur la place publique.

Vos méthodes de management sont fortement contestées par les syndicats...

Chaque cas est particulier. France Telecom participe à l’enquête en cours avec le pôle judiciaire de santé publique de Paris...

Selon la CGT, le dialogue social interne est affecté par votre recours.

Il n’a aucune incidence sur les ayants droit du jeune homme ayant fait ce geste dramatique.

La CGT veut parler des négociations avec les syndicats.

Au sein de l’entreprise, nous avons fait un travail de fond au travers des assises de la refondation, avec un nouveau plan social, un plan conquête 2015 dont un axe est l’amélioration des relations sociales comprenant un plan « conquête des salariés ». Il s’agit de combattre le stress et la souffrance au travail. Nous ne sommes pas dans le déni de la situation. Il y a des espaces d’expression, la formation est renforcée, on met en place des organisations pour faire plus de place à ceux qui sont en première ligne. Pour moi, les choses vont dans le bon sens. Nous avons signé un accord national avec CFDT, FO, SUD, CFTC prévoyant une hausse salariale de 2,5 % cette année. Nous avons un axe « reconquête du réseau » avec 100 millions d’euros pour la maintenance préventive.

Pour vous, les choses ont changé et la situation s’est améliorée...

Oui. La souffrance au travail existe encore, mais nous avons mis en place des psychologues et le management est sensibilisé aux risques psychosociaux.

Ce serait donc moins la priorité aux actionnaires dénoncée par les syndicats ?

C’est clair, notre priorité est le bien-être des salariés. Mais la maîtrise des dépenses est capitale pour toute entreprise. Nous sommes soumis à une forte concurrence et une forte réglementation. Nous sommes en bourse, donc on doit apporter aux actionnaires.

Les actionnaires comprennent-ils le bien-être salarié ?

Je pense que oui.

Recueilli par Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 20.04.2011

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