daniel bordur - journaliste

Les grands anciens au squatt

Quand les utopistes d’hier, Lip et Comédie, rencontrent les occupants du 6, rue de la Madeleine, ils invoquent le travail et la passion... En mars 2007, des artistes et des jeunes précaires, des étudiants et des militants investissaient une école désaffectée depuis plusieurs années dans le populaire et vieux quartier Battant, à Besançon. A l’automne suivant, ils partiront, poussés par une décision de justice, une incapacité à définir ce qu’ils voulaient, et un dialogue de sourds avec la mairie. Mais au début, ils étaient plein d’entrain...


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Charles Piaget (à gauche) et Jacques Vingler

Pendant la procédure, la médiation suit son cours. Alors que vingt squatteurs du 6, rue de la Madeleine sont assignés en référé mardi par la mairie qui demande leur départ, Jean-Louis Fousseret a reçu vendredi trois ambassadeurs de choix. Trois Bisontins dont l’expérience et l’engagement sont censés inspirer le respect : Danielle et Jacques Vingler, animateurs durant des années de la Comédie de Besançon, et Charles Piaget. Ils ont rendu compte hier de leur rencontre lors d’une causerie à laquelle une cinquantaine de personnes ont assisté dans le patio, véritable havre de fraîcheur du vieil immeuble occupé par le collectif Confluence6.

« Ce n’était pas une négociation, mais un débat », prévient Piaget en rappelant le refus du maire « d’accepter un diktat sur ce qu’il doit faire. Nous lui avons donné nos arguments, il reconnaît l’intérêt de l’expérience, mais il estime que le préfet et la droite le guettent, il veut un document de justice pour se couvrir. Il voudrait discuter avec une association. Pour lui, un collectif c’est trop vague. Cette nouvelle association pourrait participer à la mutualisation des locaux sur le quartier ».

Créer une association ?

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Danielle et Jacques Vingler

Pour Jean-Charles Thomas, animateur du collectif, « il n’y a pas de responsabilité du maire car il n’a pas avalisé le squatt ». Il espère que la justice prononcera un délai. Il fait référence à une jurisprudence grenobloise où deux mois de sursis ont été accordés aux squatteurs des 400 Couverts. « Ces deux mois, qu’en ferions-nous ? », dit-il. Piaget répond : « Il faut d’abord construire votre ancrage, ne pas négliger la stratégie : comment être plus solide vis-à-vis du maire, de la population, des autres associations ».

Jacques Vingler défend la nécessité de créer une association « dont le but serait de faire de l’expérimentation dans un lieu en transformation, qui travaillerait avec les futurs occupants des logements sociaux... » Interpellés, les squatteurs hésitent. On invoque le degré d’« autonomie » d’une association intégrant un projet à redéfinir. On refuse d’apparaître comme porteur d’une maison de quartier parce que certaines activités proposées par le collectif en relèvent.

Si loin, si proche

Un voyageur qui s’est arrêté quelques semaines à Besançon s’extasie : « Cette expérience n’existe nulle part ailleurs, c’est un bol d’air, un endroit magique, un lieu alternatif où on n’a pas besoin de s’inscrire... » Opposé à la création d’une association, il s’entend répondre par Jacques Vingler que « l’association est un outil, pas une philosophie... » La causerie continue quand on demande à Charles Piaget de parler d’autogestion. Le vieux militant parlera un bon moment des dix ans nécessaires à la construction d’un syndicalisme qui aura la ressource permettant la fameuse lutte de 1973. Si loin et si proche de l’utopie des squatteurs...

Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 22.04.2007


« Mes certitudes sont bancales, pourvu que ça dure ! »

Que se passe-t-il dans ce squatt revendiquant l’éducation populaire ? Des mots qui « réveillent » Jacques Vingler. A quelques minutes de la causerie des ambassadeurs (lire ci-dessus), on dirait une ruche, un joyeux chantier. « Qui a les clés ? », lance Vincent « pour la seizième fois » en descendant les escaliers quatre à quatre pendant que résonnent des coups de marteau.

Dans le hall, une table propose des dizaines de dépliants. Entre le texte d’un collectif toulousain relatif à l’explosion d’AZF et un appel à s’opposer au centre de stockage de déchets nucléaires de Bure (Meuse), on découvre le brûlot situationniste de 1966 De la Misère en milieu étudiant.

Les escaliers sont couverts d’affiches et de slogans. Aux côtés d’une citation de Guy Debord, l’un d’eux scande « Mes certitudes sont bancales, pourvu que ça dure ! » Sur la terrasse, deux hommes jouent aux échecs, du persil et du basilic poussent dans une jardinière. Dans la cuisine, Adrien et Julie préparent des pâtisseries portugaises. Sur la porte, une main a écrit « Chacun fait sa vaisselle quand il a fini son assiette ».

Vous poussez doucement la porte de la salle Carmagnole et la refermez aussitôt : une répétition s’y tient dans la plus grande concentration. Le programme affiché propose de se mettre à la couture ou à l’espagnol, de s’adonner à la discussion dans un fauteuil, de partager un repas : « Sans convivialité, ça ne marche pas », dit Jean-Charles Thomas.

L’atmosphère tient de la confusion et de la frénésie créatrice. « On est tous ici avec des envies différentes, il faut en profiter », dit Vivien. « La mairie a du mal à entendre que notre projet est global », dit Jean-Charles. « Une quarantaine d’associations ont envie de s’investir ici, on a 2.000 signatures... On a eu des échanges avec d’autres squatts : les Tanneries de Dijon qui ont des problèmes avec leur mairie et que nous irons soutenir, l’Aquarium de Nancy, Art Factory, le réseau de friche de Saint-Ouen, un lieu de ressources aidant les squatts sur le plan juridique ou pratique... »

Cette effervescence n’évite pas les contradictions. Entre la demande de bail précaire et la pérennité revendiquée d’un projet avec une épée de Damoclès sur la tête. Entre la réalité socio-culturelle du lieu et le refus de s’inscrire dans un projet de maison de quartier que le centre-ville n’a toujours pas. Entre la création et la proposition de la ville d’aller au fort Beauregard...

D. B. / ER - 22.04.2007

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