daniel bordur - journaliste
Etre pauvre à Besançon en 2009 (4)

« Je n’ouvre à personne, sauf à vous »

La déstructuration sociale peut entraîner chez certains une déstructuration psychique. L’accompagnement des plus fragiles passe aussi par un suivi sanitaire, infirmier...


Peut-on parler de psychiatrisation de la misère ? « Pas forcément, mais à l’endroit de la misère, des troubles psychiatriques se rencontrent. Là où il y a de la déstructuration sociale, il y a de la déstructuration psychique », répond Stéphane Sosolic, psychologue clinicien et président de l’association Jeanne-Antide qui gère l’accueil de jour pour SDF, avenue Cusenier. Pas étonnant, donc, qu’une part du traitement soit confiée à la société civile, aux associations. « La durée moyenne d’une hospitalisation psychiatrique était de 120 jours il y a 25 ans. C’est trois semaines aujourd’hui », l’hôpital se chargeant des traitements de choc. C’est aussi pour cela qu’on croise dans les rues des personnes au comportement parfois inquiétant, pas forcément dangereuses. Souvent suivies médicalement, elles ne sont pas toujours faciles à prendre en charge.

Toucher le fond

La quarantaine, Oscar [1] a mis du temps pour accepter des soins. Alcoolique, un licenciement et une rupture lui ont fait toucher le fond. Aujourd’hui, il a pris des résolutions difficiles à suivre. Après un sevrage à l’hôpital psychiatrique de Novillars, il vient de repousser une postcure où il était inscrit. Il dit avoir à s’occuper de sa mère, craindre la promiscuité avec des toxicomanes : « Je ne suis pas un drogué ! ».

Aline Chassagne, infirmière à Novillars, détachée au SAAS, lui rend visite dans sa minuscule chambre de stabilisation du CCAS. Sur le lit, Marianne et Sciences-et-Vie. Oscar jure avoir arrêté de boire. Il cherche un papier, une boîte de bière tombe de sa poche : « Ce n’est pas pour moi ! » En deux mots, Aline signifie qu’elle n’est pas dupe. « Il est bien mieux qu’au moment de sa prise en charge », dira-t-elle plus tard, « mais il est dans le déni... ». Il y a encore du boulot...

Ancien SDF, Jacques est dans la même résidence. Stabilisé, il n’est pas encore autonome. Il faut frapper plusieurs fois pour entrer. « Je n’ouvre à personne, sauf à vous », dit-il à l’infirmière qui lui demande si la présence d’un journaliste le gêne. « Non, puisqu’il est avec vous... » Jacques a fait une chute il y a trois semaines, il a une plaie à la jambe. Aline désinfecte et panse : « Le médecin viendra vous voir demain, soyez là ». Elle annonce qu’elle reviendra l’aider à se raser, qu’elle l’accompagnera dans quelques jours au rendez-vous d’une heure avec sa fille adolescente. Il est content. Elle suggère une douche pour l’événement... Il promet. « Le soin est le support de la relation d’aide », commente-t-elle.

Prendre une douche

Au SAAS, Aline reçoit aussi en consultation. L’autre jour, elle avait convaincu Émir de prendre une douche. « Il portait la même chemise depuis trois semaines... ». Dans la cabine, il prend son temps, se coupe les ongles. Il dit qu’il a 80 ans, au SAAS, on pense qu’il en a un peu plus de 70. Il marche toute la journée, souffre d’un genou. Gentil et souriant, il lie facilement contact. Peu avant sa retraite de routier, il s’est mis à amasser tous les objets qu’il trouve, en remplit des chariots, et même sa chambre quand il en a eu une. Quand il fait froid, il dort à l’abri des Glacis.

C’est là qu’arrivent les appels nocturnes du département au 115. « Beaucoup sont pour Novillars », dit Salah, l’un des veilleurs de nuit. Mais pas toujours. Quoique. « L’autre jour, une dame appelle de Montbéliard parce qu’elle est virée par son fils à 2 h du matin. Je lui ai trouvé une place, mais il n’y avait pas de taxi, les pompiers ne se déplaçaient pas pour ça, j’ai dû appeler la police... »

A suivre

D.B. ER 22.01.2009

[1] (1)Les prénoms ont été changés.

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