Souci sanitaire ou fantasme sécuritaire ? Tous les possesseurs d’au moins deux ovins ou caprins devaient les faire enregistrer avant la fin du mois d’avril 2006.
Avoir quelques chèvres naines pour amuser les enfants, ou trois brebis pour entretenir un bout de terrain, demande quelques démarches et coûte un peu de sous. A partir du 1er mai, les règles de l’élevage professionnel s’appliqueront à tout « détenteur de moutons ou chèvres, propriétaire ou non ».
En clair, l’identification des animaux est devenue obligatoire sous peine de sanction : abattage aux frais du négligeant, et/ou contravention. C’est le résultat de la transcription dans le droit français d’une directive européenne.
A partir de deux animaux, il faudra les enregistrer auprès des établissements départementaux de l’élevage (EDE) qui livreront une paire de boucles d’oreille jaunes munies d’un numéro à onze chiffres. Coût : 0,22 euro par tête dans le Doubs, plus l’envoi en recommandé. Un numéro de cheptel ou d’exploitation est également fourni pour 13 euros, plus la TVA pour les particuliers. La pince pour poser les boucles est facturée 24 euros dans le Doubs, 28 dans les Alpes.
Présidente du syndicat des éleveurs ovins de Franche-Comté, Andrée Girard, ne se formalise pas de la généralisation d’une mesure « pas compliquée ». Cela fait partie de son travail comme de celui des quelques dizaines d’éleveurs ovins de la région où bêlent 48.000 brebis. Reste qu’à côté de ces professionnels qui vendent des animaux dûment répertoriés, la grande majorité des éleveurs d’ovins et caprins le sont par loisir ou pour entretenir leur jardin.
Le bisontin Michel Royo a ainsi sept chèvres naines qui font le bonheur de sa fille Chloée. Elles broutent aussi un petit pré : « C’est moins polluant que le Roundup... » Il ne connaissait pas la nouvelle règle qu’il commente à chaud : « S’il suffit d’un coup de fil et que c’est gratuit, les gens le feront. S’il faut payer, ce ne sera pas fait et donc inefficace. La taxation a fait disparaître bouilleurs de crus et vergers. Maintenant, on veut remettre des vergers, mais les gens ne savent plus distiller... »
Philippe Grosperrin, directeur de l’établissement interdépartemental de l’élevage Doubs-Jura, comprend cette réaction : « C’est un système très lourd de mélanger professionnels et non professionnels ». Les premiers ont besoin de traçabilité parce qu’ils font du commerce de petits, emmènent des bêtes à l’abattoir. Les seconds ont le droit d’abattre chez eux les animaux qu’ils ont élevés et qu’ils mangeront au sein du foyer. La frontière juridique est très stricte : troquer un demi-mouton avec sa belle-mère ou vendre un chevreau non identifié à son voisin est interdit. Dans les faits...
Aelis Ladam, chef du service santé animale à la Direction des services vétérinaires du Doubs, parle de traçabilité et de prévention : « quand il y a mouvement d’animaux, il peut y avoir mouvement de maladies. Le Doubs est indemne de brucellose, mais il suffit d’aller en vacances dans le sud-est pour ramener des animaux malades... »
Est-ce efficace ? Nos interlocuteurs ne sont pas formels. A-t-on ouvert le parapluie face une opinion qui refuserait le moindre risque ? Vétérinaire de formation et éleveur de bovins, Gérard Vionnet le pense : « On a peur de tout, on veut fliquer tous les animaux. En France, la grippe aviaire a touché un élevage industriel et les mesures de confinement ont détruit des petits poulaillers : c’est à ça qu’amène la politique sécuritaire à outrance voulue par beaucoup... »
En attendant, le ministère de l’Agriculture menace : « aucune situation ne pourra être régularisée après le 30 avril ». Ah bon ? On voudrait voir diminuer la détention de petits animaux de compagnie qu’on ne s’y prendrait pas autrement. « Pourquoi pas déclarer les souris pendant qu’on y est », rigole Michel Royo !
Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 14.04.2006
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