daniel bordur - journaliste
Etre pauvre à Besançon en 2009 (5)

Entre la poésie et la révolte

Ils ont de 18 à 34 ans et mangent au Fourneau économique. En quelques mots, ils disent deux ou trois choses de leur vie, de leur vérité, de leur espoir.


« Je suis né en 1975 sur un bateau, je suis mi-breton mi-portugais. J’ai un chiot de quatre mois, je change son eau car celle-là n’est pas très nette... » Stéphane parle d’un trait, avant même qu’on ait eu le temps de se saluer. Il est plutôt rieur. Il sort de déjeuner au Fourneau économique et donne des restes à son compagnon à quatre pattes. Comment est-il devenu SDF ? « Mon père alcoolique frappait ma mère, à 17 ans, j’ai fui ça... » Gouailleur, il interpelle deux jeunes passantes : « Adoptez-moi, je fais la vaisselle et le ménage ! » Elles tournent la tête, sourient en silence, ne s’arrêtent pas.

Plus mal aux dents

Sans domicile depuis dix ans, Stéphane dit fièrement avoir parcouru onze pays. À l’école, il dessinait bien, était « fort en orthographe » mais il l’a « oubliée ». Il y a quelques mois, il a voulu « élire domicile au SAAS, mais ils n’ont pas voulu. J’ai repris la route et une ville m’a fait une élection de domicile ». Une boîte aux lettres, c’est une première étape pour enclencher des droits : RMI et CMU, recherche d’emploi ou de logement. Pour plus tard si les choses tournent bien. Il n’en est pas là et le revendique : « Je n’aime pas le travail, je suis un humain... Cela fait cinq ans que je n’ai plus mal aux dents, je prends du clou de girofle, je les arrache moi-même... Je ne suis pas alcoolique, mais presqu’en train de tomber dedans. Je vais assez bien... »

"Qu’on arrête de ratatiner les gens"

Stéphane sera-t-il sauvé par la poésie ou la révolte ? Il dit : « J’aimerais qu’on arrête de ratatiner les gens, qu’on arrête les satellites, qu’on arrête le béton et qu’on mette des pelouses et des arbres à la place... » Il dit encore : « Si tu veux savoir ce que les autres disent de toi en ton absence, écoute ce qu’ils disent des autres en ta présence... » Bien vu, non ?

Tomas a l’allure digne. Pas très à l’aise en français, il dit vivre ici depuis trois ans, « sans adresse », aller d’une ville à l’autre. Germanophone, il a vécu dix ans en Espagne où serait sa famille, où il travaille de temps en temps sur des chantiers de « réparation de maisons ». Il fait la manche et dort aux Glacis...

Sébastien, 31 ans, a aussi un chien. C’est pour ça qu’il ne va pas aux Glacis : « Je ne vois pas pourquoi je dormirais au chaud et lui au froid ». Il vit tantôt chez un pote, tantôt dans un squat, « sans eau, sans chauffage, sans électricité ». Il aime le reggae, a toujours avec lui le drapeau jamaïquain. Il est sévère avec la société : « On ne va pas aller loin... Avec le président qu’on a, on n’a qu’à crever... »

Beaucoup à payer

Diego a 18 ans depuis quelques jours. Amer anniversaire : « J’ai été mis à la porte du foyer pour mineur où j’étais depuis l’âge de 12 ans. Je m’y suis pris trop tard pour demander une aide jeune majeur. J’ai été pizzaïolo quelques semaines, je m’attendais à une embauche, mais le patron est revenu sur sa parole. Je ne savais pas quoi faire, je suis venu au SAAS, comme mon frère aîné... »

Diego le dit sans détour, des « conneries » l’ont conduit en centre éducatif renforcé et en prison : « Depuis que j’en suis sorti, je n’ai plus le même état d’esprit : c’était peu d’argent pour beaucoup à payer. Je ne vais pas baisser les bras, me battre, penser à l’avenir ».

En attendant un « entretien pour un studio », la semaine prochaine, il mange au Fourneau, dort aux Glacis, suit un stage d’orientation. Il dit sans ambages : « Ma scolarité est faible ». Il prépare le permis de conduire, projette d’être conducteur ou livreur. Il choisit bien ses mots, les veut précis. Il puise de la force en lisant. Quand nous l’avons rencontré, c’était une BD sur Auschwitz, « un livre très bien dessiné, bien écrit. C’est de l’histoire et de la culture... »

Accroche-toi Diego.

D.B. ER 23.01.2009

Textes et images © Jurandoubs | mentions légales | Site réalisé avec SPIP par Lionel Volta.