Le montage de la guillotine : une séance particulière de la section franc-comtoise de l’association française de criminologie...
Une dizaine de personnes ont pris place dans la salle du séminaire de sociologie, à la fac de lettres, rue Mégevand. C’est une petite déception pour Jean-Michel Bessette qui dirige le mastère de criminologie. La séance est pourtant assez exceptionnelle, non par le sujet mais par un « document rare » : une trentaine de photos qu’il a prises sur le montage de la guillotine supervisé par Fernand Messenier, « exécuteur des arrêts criminels » à Alger à la fin des années cinquante, autrement dit, bourreau pendant la guerre d’Algérie. Il a participé à plus de 140 exécutions d’indépendantistes condamnés comme terroristes...
Bessette raconte comment il a mis une dizaine d’années à recueillir les propos de Messenier, aujourd’hui disparu. Comment il lui a soumis ses notes, sollicitant des précisions, des détails, des anecdotes. Bref, un solide travail d’anthropologie qui fait quand même froid dans le dos. Le montage de la « veuve », des « bois de justice », est une tâche à accomplir à plusieurs, un gros mécano où les prescriptions techniques ne peuvent faire oublier le projet final. Il est question de glissières en cuivre des jumelles où coulisseront les galets du mouton de 38 kg sur lequel est fixée la lame de 7 kg et 1 cm d’épaisseur, de la bascule et de la baignoire qu’on appelle aussi bassinet, de la corbeille ou malle doublée de zinc... On parle performances, d’un « temps de coupe de 0,2 seconde », le couperet atteignant une vitesse finale de 6,25 m/s...
Auparavant, le chercheur a pris soin de rappeler l’origine de la machine, les débats de la Révolution en 1792 qui faisait alors oeuvre de progrès en « adoucissant les supplices », en « ne faisant subir au condamné que la mort simple ». Il s’agissait d’en finir avec les tortures et les mises à mort faisant davantage souffrir les suppliciés du Tiers État que ceux des classes privilégiées. Le témoignage de Messenier, rapporté dans le livre de Bessette, Paroles de bourreau, montre que ces nobles intentions n’ont pas empêché les incidents. Le sociologue fait lecture de l’un d’eux. L’assistance est muette, « impressionnée ». Il évoque un récent colloque à Grenoble où l’organisateur a coupé court à un débat : « Je suis persuadé qu’il ne pouvait pas en entendre davantage », dit Jean-Michel Bessette.
Pourquoi est-on venu à ce séminaire ? « Par curiosité, intérêt pour le travail ethnologique », dit Patrice Hack. Né à Alger, Claude Jusseau se souvient des lieux décrits dans le livre. Il a côtoyé la peine de mort qui rode : « Pendant le procès de Patrick Henry, en 1977, j’ai déjeuné avec son père tous les midis dans un restaurant de Bar-sur-Aube... »
Aline Chassagne, est frappée par « la technique au service de la destruction de l’homme ». Paul Mercier, ancien prof de psychologie, s’interroge encore et toujours sur « ce spectacle curieux autour de la dignité », parle de « comédie et d’hypocrisie », demande « comment on peut supporter ce qui n’est pas supportable... » Enquêtrice sociojudiciaire, Aline Perrot a suivi le mastère par intérêt professionnel et personnel. Elle a travaillé avec des auteurs et des victimes de violences : « Ils ont le même profil ».
Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 11.12.2010