daniel bordur - journaliste

La philosophe du « care » à Besançon


Agrégée de philo, prof à l’université de Bordeaux, Fabienne Brugère est également présidente du conseil de développement de la communauté urbaine de Bordeaux. Cette instance est une sorte de conseil économique et social local. Auteure de « L’éthique du care » et du « Sexe de la sollicitude », elle est invitée, mercredi 28, par l’Espace politique d’innovation, club de réflexion proche du PS, soutien de Paulette Guinchard alors ministre, aujourd’hui de Martine Aubry.

Le « care », prononcez un peu comme la capitale égyptienne, est un mot anglais qu’on peut traduire par « prendre soin ». Fabienne Brugère en est une spécialiste : « Le care est une manière de poser le lien social. En France, on a tendance à médicaliser cette notion, mais il y a aussi la part morale, différente de la compassion ».

Est-ce une question politique ?

C’est ensuite qu’il y a un sens social et politique. On part des professions de soins, les infirmières, puis on pense le discours, l’organisation, l’éthique du soin. Les hôpitaux sont de plus en plus gestionnaires et de moins en moins dans la répartition du travail... Il y a aussi le relationnel du soin. On l’a beaucoup pris en compte dans les maladies chroniques, de longue durée, les soins palliatifs... Le sida a amené l’idée qu’il y avait une dimension relationnelle...

Est-ce suffisant pour baser un projet politique ?

Je ne pense pas qu’il faille baser un projet politique seulement sur le soin. Mais on peut quand même prendre soin des institutions, pour savoir comment y retourner ! Et à partir du soin, il y a la réorganisation entre l’espace privé et l’espace public. L’égalité hommes-femmes est essentielle dans le politique : pourquoi le relationnel des soins est quasiment toujours assumé par les femmes ? Mal payé, alors que c’est l’essentiel du lien social ? Le care s’inscrit dans une critique de l’individualisme pour que les institutions valorisent le travail collectif.

Les institutions françaises valorisent beaucoup le chef, à l’inverse, par exemple des suisses, plus collégiales...

La trop grande personnalisation du pouvoir en France masque la réalité : les réseaux, l’interdépendance...

Certains vous dépeignent comme une philosophe de la charité...

C’est ignorer l’ensemble des travaux sur le care qui posent une nouvelle forme de démocratie, ce dont témoigne notre société. Il y a une invisibilisation de tous ceux qui s’occupent de la société : femmes à la maison, migrants, clandestins... Le care n’est pas marxiste, mais c’est une nouvelle lecture de l’exploitation, de la non reconnaissance de ceux qui travaillent dans le domaine du soin.

Est-ce un sexisme féminin ?

Non ! La place du prendre soin n’est pas celle des femmes ! Il n’est pas plus naturel que ce soient les femmes qui soignent que les hommes, cela rejoint la querelle sur les genres.

Change-t-on le social par l’émotion ou l’économie ?

Il faut d’abord repenser la place du travail, la question des soins en fait partie.

Vous faites partie des soutiens de Martine Aubry...

Elle a compris des choses. Quand elle dit que l’État doit prendre soin de chacun, cela signifie que l’État doit rester important et se reporter à chaque singularité. Cela suppose une conception de l’État fort et non bureaucratique, capable d’agir en pensant les différences...

N’est-ce pas une autre forme d’État providence ?

Je vous vois venir... Je préfère la notion d’État social à celle d’État providence, beaucoup plus vertical. Un État social est au service de l’individu, d’un peuple de plus en plus diversifié.

Recueilli par Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 27.09.2011

- Mercredi 28 septembre, à 20 h30, salle Battant, entrée libre

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