Député européen (PS) depuis mai 2009, l’économiste Liêm Hoang-Ngoc défendait en 2006 l’idée d’un plan d’intégration des nouveaux pays, de 50 milliards par an pendant cinq ans.
Professeur d’économie à l’université de Paris I, membre du conseil national du PS (courant NPS à l’époque de l’interview, en janvier 2006), Liêm Hoang-Ngoc avait accepté une interview avant une conférence organisée par le Collectif pour une autre Europe de Besançon. Son titre : « Quelle (s) alternative (s) aux politiques libérales ? » Il avait proné le "non" au référendum de mai 2005 sur le projet de traité constitutionnel européen.
- Que pensez-vous des mesures gouvernementales sur l’emploi ?
- Le problème du chômage n’est pas lié à un problème de rigidité du marché du travail, mais aux entreprises qui n’investissent pas.
- Que pensez-vous du débat autour de la TVA à 5,5 % pour les restaurateurs ?
- C’est une promesse catégorielle dans une perspective électoraliste : M. Chirac va avoir des problèmes avec son électorat ! Je suis favorable à la baisse de la TVA, mais si on est sérieux, on accroît en même temps le rendement et la progressivité de l’impôt sur le revenu. En général, quand l’impôt sur le revenu baisse, cela s’accompagne d’une hausse de la fiscalité indirecte, d’où la position de Mme Merkel.
- Comment analysez-vous les délocalisations industrielles, dans des secteurs où l’on produit moins cher en Asie, quand, en outre, l’euro est cher par rapport au dollar ?
- Aujourd’hui, les actionnaires exigent une rentabilité financière de 15 % de bénéfices par rapport aux fonds propres. Cela passe par une compression de la masse salariale. Quant au change euro-dollar, on mène en Europe une politique monétaire suicidaire. Modèle rejeté par les peuples.
- Les pouvoirs publics peuvent-ils corriger cela ?
- La politique de M. Trichet vise à favoriser l’épargne avec une inflation stable, des taux d’intérêt élevés et une monnaie forte : ce sont trois ingrédients attractifs pour les marchés. On peut demander une baisse des salaires, mais notre modèle social ne tiendra pas le coup face aux Chinois qui sont 25 fois moins payés. D’où le débat sur la politique industrielle que personne ne veut faire. La Chine fabrique des ordinateurs et des avions. Dans dix ans, les transferts de technologies seront tous faits. Une politique commerciale extérieure cohérente consisterait à réviser la politique des changes et mettre en place des tarifs extérieurs communs en attendant une harmonisation par le haut des normes sociales.
- Des sociaux-démocrates disent que c’est impossible !
- Persévérer dans les baisses d’impôts et la réforme structurelle du marché du travail, mène à un modèle où la performance économique n’est pas garantie, car il y aurait un trop plein d’épargne. Et ce modèle est rejeté par les peuples. L’alternative, c’est un plan d’intégration des nouveaux entrants. Ou l’Europe éclate avec la montée des nationalismes.
- Aujourd’hui, le Parlement européen se bat pour 0,05 % de budget en plus. Combien coûte votre plan d’intégration ?
- Il faudrait 50 milliards d’euros par an pendant 5 ans pour intégrer les nouveaux comme on a intégré l’Espagne, le Portugal ou la Grèce.
- Comment le financer ?
- Par l’emprunt. Cela mobiliserait l’épargne qui, aujourd’hui, ne sert pas à grand-chose en Europe. Elle n’alimente pas l’investissement, c’est pour ça qu’il y a une panne de croissance.
- Où est-elle cette épargne ?
- Dans le marché des actions qui se porte très bien. Elle représente 17 % du PIB en France, c’est la partie des revenus non consommée.
- Cela ne signifie-t-il pas que les gens ont peur ?
- Il ne s’agit pas des gens, mais des chefs d’entreprise qui n’ont de comptes à rendre qu’aux actionnaires.
- Comment les inciter à investir ?
- On a confié la politique industrielle européenne aux marchés financiers, il faut en tirer les conclusions. Des investissements lourds sont impossibles car ces marchés ne peuvent pas assumer le long terme. Nous sommes dans une impasse quand la durée moyenne de détention d’une action est de six mois, alors qu’elle était de dix ans en 1990...
- D’où la proposition d’ATTAC de taxer les transactions financières ?
- Ça n’a rien à voir. Il faut plutôt se demander si on n’est pas allé trop loin dans la privatisation des secteurs stratégiques. Ou dans l’interdiction des consortiums pour les grands projets européens.
- Et Airbus ?
- Ce n’est plus dans les schémas de la commission européenne...
- Qu’espérez-vous ?
- Les économistes ne peuvent pas grand-chose, seulement comparer les modèles de partage du gâteau. Pour l’instant, le rapport de forces n’est pas en faveur de ceux qui privilégient un choix collectif et social.
- Même au sein du PS ?
- La synthèse a été possible parce que, quoi qu’on en dise, un bilan a été tiré du 29 mai. Les partisans du oui ont pris conscience que l’Europe libérale n’était pas très populaire. Et la motion de synthèse a repris des points que les partisans du non ont fait passer sans que les journalistes l’aient noté...
Recueilli par Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 26.01.2006