daniel bordur - journaliste

Petit-fils de Poilu, fils d’orphelin

Michel Melon apprécie l’initiative de la commune de Gennes pour le 11 novembre 2009 : inviter les descendants des sept Poilus du monument aux morts et exposer des recherches d’écoliers.


Pas touche au 11 Novembre. Toujours sensible, bien que le dernier Poilu a disparu l’an dernier. Il y a encore des enfants de Poilus, des petits-enfants, pour qui la cicatrice reste vive. Ils témoignent de la douleur qui, parfois, persiste, 91 ans après la fin de la guerre. Petit-fils d’un soldat mort en captivité et dont il porte le prénom, Michel Melon parle avec émotion de son père, Pierre Melon, orphelin à 5 ans : « Il pleurait tous les soirs. Quand il voyait passer des soldats, il leur courait après, croyant voir son père revenir... »

Ce père qui eut du mal à l’être faute d’en avoir eu un, vivant, pour l’accompagner, a transmis à Michel Melon les documents qu’il avait précieusement conservés : « Il me les a donnés comme il m’a donné le prénom de mon grand-père, en me disant : c’est à toi que ça revient. » Il s’agit de photos, papiers militaires, lettres de camarades ou de proches qui présentent leurs condoléances, d’officiels qui annoncent la triste nouvelle. La belle-mère du Poilu Michel Melon écrit à la mère du défunt : « Que de maux cette maudite guerre aura fait, que de larmes elle aura fait verser, et que maudits soient à jamais ceux qui en sont les causes... Soyez sans crainte, moi et ma sœur ferons tout ce que nous pourrons pour elle et son petit orphelin. »

Comme souvent, les nouvelles qui aident à faire le deuil sont envoyées par un autre Poilu : « Dîtes à Mme Melon que les frères d’armes de son mari forment ici une grande famille, et lorsqu’un membre de cette famille vient à périr, ceux qui restent savent, à l’égard du mort, remplir leurs devoirs jusqu’à ce que la terre ait pris possession de son corps », écrit le sergent-major Casta au maire de Gennes, où vivait la famille.

Autant que leur contenu, la belle écriture manuscrite de ces lettres est un pont sensible entre les générations. « Quand un enfant de l’école de Gennes m’a téléphoné en me demandant : ’’Vous êtes bien le petit-fils de Michel Melon ?’’, c’était la première fois qu’on me le disait, j’ai eu un ressenti comme jamais », dit Michel Melon, la voix troublée.

« Rendre hommage à mon grand-père »

Ce coup de fil était la suite logique du travail de l’atelier « Mémoires de Gennes », effectué dans le cadre du contrat éducatif local. Animé bénévolement par François Guillaume, prof d’histoire au collège de Saône, il a permis de rassembler des documents originaux recherchés dans les archives municipales, familiales ou sur l’internet, notamment le site du ministère des Anciens combattants qui publie les actes de décès des Poilus disparus. Cette collecte donne lieu à une exposition que les habitants pourront découvrir à l’occasion d’une cérémonie exceptionnelle où les descendants des sept Poilus de Gennes ont été invités.

« C’est une initiative formidable, une joie de rendre hommage à mon grand-père », dit Michel Melon. Habitant Chalèze, retraité de Stanley-Mabo, il est heureux que l’atelier de mémoire ait permis l’enrichissement de l’information. François Guillaume, dont le grand-père fut prisonnier dans le même camp que le Poilu Michel Melon, lui a donné la photo du lieu : le document enrichit forcément la mémoire familiale. « Je transmettrai à celui de mes enfants qui en manifestera le désir. Ces documents peuvent changer le relationnel dans les familles, aider à mieux cerner ce qu’elles sont. »

Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 11.11.2009


« Ça fait du bien de se rencontrer »

« C’est une idée de François Guillaume. » Adjoint au maire de Gennes, Gilles Dumas avait été impressionné par les recherches que le prof d’histoire avait faites sur son grand-père, ancien Poilu de la guerre de 14, en sollicitant sa propre famille. Ses proches lui avaient ouvert leurs archives, non sans crainte parfois, mais pour un résultat étonnant : un petit livre réunissant les trésors de chacun et distribué à tous, la contrepartie de ce qui pouvait apparaître comme un dessaisissement.

« Il l’a fait lire par son fils pour le 90e anniversaire de l’Armistice, ça nous a donné l’idée de faire quelque chose sur nos Poilus », ajoute Gilles Dumas.

« La guerre 14-18 est la matrice du XXe siècle. Les soldats ont connu l’horreur, ça a fait sauter les normes, a traumatisé l’Europe. Les guerriers de 40, souvent des enfants de Poilus, en avaient les séquelles », dit François Guillaume, qui s’est trouvé un point commun avec Michel Melon. Leurs grands-pères ont tous deux été prisonniers à Langesalza, en Basse-Saxe. Celui de François en est revenu avec une photo du camp que François a donné à Michel, qui ne l’avait jamais imaginé.

Les photos jouent un grand rôle. De leur rencontre avec Colette Vernier, nièce de Lucien Vernier, mort à 20 ans à Bouchavesnes (Somme), les enfants de l’atelier de mémoire sont revenus avec une photo que François a transmise à Michel, très ému : « C’est mon père enfant, entouré de sa mère et ses tantes. Je n’avais pas de photo de mon père à cet âge... » François en est persuadé, « c’est pour ça que ça fait du bien de se rencontrer ». Gilles Dumas l’est aussi : « On a invité tous ceux dont on a la trace, sept ou huit familles. »

L’émotion sera vraiment particulière au vin d’honneur qui suivra la cérémonie de 10 h 30. Outre les Poilus Michel Melon et Lucien Vernier, tous auront une pensée pour Henri Vuillecart, mort le 7 août 1914 à Altkirch, à 21 ans, Louis Greset, mort à l’hôpital de Compiègne le 23 mars 1915, à 42 ans, Louis Pâte, mort à l’hôpital de Dole le 2 novembre 1916, à 40 ans, François Rouget, mort à l’hôpital de Vadelaincourt (Meuse) le 10 mars 1917, à 39 ans, Paul Laithier, mort à Ostraleteren (Belgique), le 22 octobre 1971, à 22 ans.

Textes et images © Jurandoubs | mentions légales | Site réalisé avec SPIP par Lionel Volta.