Le plasticien bisontin, devenu administrateur de la compagnie Accrorap, est parti à La Rochelle. Cet artiste tenace sait porter le regard là où la société crée du neuf, parfois dans la douleur.

Gilles Rondot a quitté Besançon pour La Rochelle. Il est parti dans les bagages de la compagnie Accrorap retenue pour diriger le centre chorégraphique national du port huguenot. Ce n’est pas la première fois que l’enfant du Barboux, près du Russey, s’en va respirer un autre air. Avant de s’occuper à plein-temps de l’administration de la troupe du fameux danseur hip-hop Kader Attou, en 2001, Gilles Rondot a connu une carrière de plasticien.
Tout commence au lycée Xavier-Marmier de Pontarlier où enseignait Pierre Blondeau, le fondateur du ciné-club Jacques-Becker. « Ça a été déterminant pour mon ouverture culturelle. À 17 ans, j’avais vu tout Godard, le cinéma italien, le jeune cinéma français, Rohmer, Robbe-Grillet... Pierre Blondeau nous a emmenés voir 1789, du Théâtre du Soleil, à la Cartoucherie de Vincennes. J’étais interne, c’est le plus grand service que mes parents m’ont rendu ».
Bac en poche, il débarque à l’école des Beaux-Arts de Besançon, se spécialise dans le dessin, sa passion de toujours. Sa première grande exposition, en 1985, marque les esprits. Cent portraits de Bisontins sont exposés sur les murs de la place du 8-Septembre. « Mon projet tombait à pic avec un audit culturel de Jack Lang, le ministre de la Culture... Son chargé de mission avait une deuxième proposition pour Besançon, un centre chorégraphique national que la ville n’a pas su porter et qui est allé à Belfort... »
En 1988, son habillage de palissades de chantier, quai Vauban, fait scandale. Parmi les portraits en pied de vingt mètres de haut, il y a deux nus, un homme et une femme. « La veille, en conférence de presse à la préfecture, l’adjointe à la culture a paniqué et a transmis sa panique au maire... J’étais surpris, le projet était validé, il y avait une maquette, les procédures avaient été respectées.... J’ai appris à cette occasion que dans l’art public, un artiste doit être en contact étroit avec le maire, sinon on risque le cafouillage... » Le maire demandera qu’on enlève les œuvres incriminées, l’artiste refusera et préférera les voiler...
Des voyages en Yougoslavie en guerre, au Mali, au Sénégal, lui font appréhender d’autres réalités, d’autres cultures. Plusieurs projets le conduisent en résidence d’artiste, de Rhône-Alpes en Ile-de-France. Il creuse la relation art et politique, défend un art « s’adressant au grand public sans être enfermé dans les circuits privilégiés de l’art contemporain qui sont avant tout des objets de spéculation capitaliste ». Le travail sur le portrait le conduit à la question de l’identité. Le dessin à partir de photo devient un outil au service de « l’émotion populaire ». Il réside 18 mois dans une HLM de Saint-Priest, en banlieue lyonnaise. Y installe des tableaux de 8 mètres en divers endroits de la ville.
Sur la place de ce qui était peu auparavant un village, il montre les portraits d’un paysan et d’un rappeur black : « Des militants du FN l’ont recouvert d’affiches que j’ai enlevées, puis maculé de peinture verte pour faire croire que c’était les écolos ! C’est moins grave que s’ils l’avaient brûlé ou détruit. C’était une violence symbolique qui m’intéressait bien. Jeter de la peinture sur une peinture montrait que l’œuvre fonctionnait. »
L’événement le rapproche de l’univers du hip-hop. Des rappeurs montent la garde la nuit pour protéger l’œuvre, fréquentent son atelier. Parmi eux, Kader Attou et les danseurs d’Accrorap. « Ce qui m’attirait chez eux, c’était une forme artistique émergente à dimension sociale, politique, culturelle. Le hip-hop est le témoin que la société est multiculturelle, bien en avance sur les politiques qui emploient encore le mot d’intégration pour parler de Français. En suivant Accrorap, je me suis senti au cœur de l’actualité ». En suivant Accrorap à La Rochelle, le voilà maintenant dans une institution. Dans une ville plus petite que Besançon mais à la vie culturelle « plus intense ». À Besançon, regrette-t-il, « les relations avec les politiques ne fonctionnaient pas bien, il n’y avait pas d’envie, donc des relations flottantes, des projets portés par personne : c’est très inconfortable pour les artistes ».
Ce constat ancien semble encore partagé...
Daniel BORDUR
Paru dans L’Est Républicain le 05.04.2009