Atteinte de sclérose en plaques, Mina pensait ne plus pouvoir aller en montagne. C’était sans compter avec une volonté farouche et la mobilisation d’une bande de copains.

« Beurette à roulettes ». Elle le dit en riant, comme souvent. Elle l’a collé sur son fauteuil de sport ultraléger, ultra-maniable, aux roues démontables d’un geste.
Née à Gevrey-Chambertin, habitant à Planoise, Yamina Ali-Belarbi, dite Mina, pensait que si elle se retrouvait dans un fauteuil roulant, ce serait à cause de son caractère casse-cou : « Quand on me demande si j’ai eu un accident, je réponds ’’malheureusement non’’... J’ai pris tant de risques en vélo, en moto... Encore aujourd’hui, il m’arrive de faire le singe en side-car ».
Sportive, elle a gagné quelques duathlons (vélo et course à pied), fait le Mont Blanc et l’aiguille du Midi, gravi le Galibier et le Lautaret en bicyclette, mais elle n’a pas eu d’accident. Elle est atteinte d’une sclérose en plaque sévère. Une maladie neurologique invalidante diagnostiquée il y a six ans après douze ans de galère. « Je tombais de plus en plus souvent. J’avais des problèmes de vue. On m’a prise pour une simulatrice, sauf mon médecin, Nicolas Ponthus, qui s’est tué en moto. J’avais le délit de bonne gueule : je ne faisais pas malade. Un jour, un neurologue m’a dit : Novillars, c’est pas ici... Une fois, après une chute dans un magasin, on m’a diagnostiqué une double entorse. J’étais tellement peu crédible qu’une chef m’a écrit que je coûtais cher à la Sécu... Je me suis sentie très seule. On avait fini par me convaincre que j’étais folle ».
Un jour, au volant entre Strasbourg et Belfort (où elle travaillait dans une structure municipale d’insertion), elle n’y voit plus rien, s’arrête à chaque kilomètre, se fait insulter par un conducteur. Un ophtalmologue lui assure qu’elle a une affection neurologique. Après trois mois de CHU, son neurologue lui annonce un diagnostic : « J’étais soulagée de mettre un nom sur ce que j’avais. Je n’étais pas folle ». Elle passe alors quatre années en rééducation aux Salins de Bregille pour « tout réapprendre. J’ai réinventé ma vie de A à Z. Je me suis battue pour l’autonomie, reprendre ma liberté, faire mes piqûres moi-même, ma toilette... C’était inconcevable pour moi de dépendre de quelqu’un, j’avais de l’orgueil, de la fierté ». Elle se met à la peinture pour fuir la télé qui l’ennuyait et les « groupes de Tamalou ». Une exposition l’aidera à financer un fauteuil électrique. « Quand t’es hospitalisée, on te conditionne à être malade, t’es comme un objet, t’es plus une personne mais une maladie... Je me sentais détenue, je voulais préparer ma sortie... » Aujourd’hui, elle s’est un peu résolue à accepter d’être aidée : « Je commence à demander, à téléphoner pour qu’on vienne me chercher. Mon entourage commence à me connaître... » Patrice Hennequin, un ami montagnard, lui raconte un jour sa dernière sortie. Elle dit : « Pour moi, c’est fini... »
Il lui promet de l’emmener en montagne, mobilise une quarantaine de copains, organise la logistique d’un week-end dans le Valais, au pied de la Dent Blanche (4.357 m).
Séduit par le projet, un Suisse offre la location d’une joëlette, sorte de chaise à porteurs dotée d’une roue. Sur près de 600 m de dénivelée, les copains se relaient sur le sentier pour hisser Mina près du ciel, à 2.400 m. Elle se fait porter, mais elle encourage de la voix, fait des efforts pour garder l’équilibre, se penche comme en moto, alerte son attelage : « Attention ! Caillou ! » On souffle dans la côte, on court dans la descente, on glisse un peu, on rit beaucoup. « Tout le monde s’inquiétait de mon confort, j’avais l’impression d’être la reine de Saba, c’était énorme, j’ai senti l’adrénaline... Des gens que je ne connaissais pas se sont impliqués, ils ont été très généreux. C’est le genre de projet qui me fait avancer, espérer. C’était inaccessible il y a peu de temps. C’est un défi pour montrer à d’autres que tout est possible, même en fauteuil. Tout dépend de ce qu’on renvoie, il ne faut pas toujours être dans la plainte... »
Le lundi à l’hôpital, sourire jusqu’aux oreilles, elle a montré les photos de l’aventure aux soignants. Une exposition est d’ailleurs en projet, au bar Le Marulaz... Avant la prochaine ascension.
Daniel BORDUR / Est Républicain 15.06.2008