Né à Séville, passé par l’Algérie, Sedan et Peugeot, ce « prolétaire fidèle à ses idéaux » a présidé le 15 décembre 2009 son dernier conseil de la Caisse primaire d’assurance maladie de Besançon.

Cet homme témoigne d’une époque que beaucoup pensent révolue. « Prolétaire fidèle à ses idéaux », Luis Simon est né à Séville, la « plus belle ville du monde ». Il a 7 ans quand il rejoint son père en Algérie alors française où il avait fui « car menacé pour ses idées un peu anarcho... » On ne rigolait pas avec ça dans l’Espagne franquiste de 1951.
Le temps d’apprendre des bribes d’arabe et le français, le voilà à Sedan, à 13 ans en centre d’apprentissage, chaudronnier à 16. Joueur de foot, il est repéré à 21 ans par un entraîneur sochalien qui lui trouve un emploi chez Peugeot. Il milite aux Jeunesses communistes, se marie en 1968 avec une Italienne. Choqué par les deux ouvriers tués en juin 68, il est élu au comité d’entreprise en 1971, secrétaire général de la CGT Peugeot-Sochaux en 1976, de l’union départementale du Doubs en 1984 jusqu’à son élection, en 2001 à la présidence de la CPAM de Besançon qu’il a tenue, hier, pour la dernière fois.
« Mon expérience de gestionnaire de la MACIF m’a permis d’avoir une vision pluraliste et consensuelle de l’intérêt général », dit ce dialecticien qui se méfie pourtant du consensus car « il n’y a jamais de vérité officielle ». Est-il un apparatchik, l’un des derniers staliniens ? S’en tenir là serait mal connaître un homme beaucoup plus nuancé. Ce « dirigeant de caractère, rigoureux et soucieux d’organisation », dit Jacques Bauquier, secrétaire du comité régional CGT, était un « communiste assez orthodoxe comme nous l’étions tous », dit son successeur à la tête de la CGT-Sochaux, Denis Sommer. Aujourd’hui vice-président PS du Conseil régional, ce dernier se souvient d’un « orateur brillant, avec une vraie curiosité sur le monde, des analyses pertinentes », analyse « une fidélité culturelle et affective au parti à qui il doit sa promotion sociale ».

Luis Simon est surtout un grand lecteur, un féru de peinture. Il a lu Marx et « la Bible », « l’Ancien et le Nouveau Testament », précise ce descendant de Marranes, ces juifs d’Espagne convertis au catholicisme après l’expulsion de 1492, mais restés secrètement fidèles à leur religion. Il n’en fait pas tout un plat : « C’est intéressant de le savoir... Franco aussi descend d’une branche ’converso’, mais c’est occulté... L’apport des Juifs en Espagne est considérable, celui de la civilisation musulmane aussi... » Il en parlerait des heures. Comme des philosophes, de Lucien Sève à Albert Camus, des poètes Federico Garcia Llorca, Jorge Manrique, Paul Eluard.
Jean-Claude Perrin, administrateur CFDT de la CPAM, évoque « l’impressionnante culture » d’un militant qui « sait écouter et ne fait pas les choses à moitié ». Cheikh T Diop, l’universitaire sénégalais qui travaille à sa biographie, voit « un homme pétri de valeurs humanistes, hyper-tolérant et ouvert ».
Fier que ses deux enfants aient fait de belles études, Luis Simon, naturalisé français depuis 15 ans « pour faire plus librement de la politique », ne renie rien : « Je suis un homme de conviction. Je comprends qu’on puisse ne pas être d’accord avec moi... C’est compliqué d’être un président CGT, j’ai senti parfois de la suspicion. Mes principes ont toujours été : écouter, débattre, chercher l’intérêt pour les assurés et le monde du travail. Ce n’est pas parce qu’on défend la Sécu qu’on veut revenir en arrière ! Mais pourquoi seulement 7 des 120 caisses françaises sont-elles présidées par le premier syndicat ? Cet ostracisme est inadmissible ».
Derrière la nuance, la révolte est intacte...
Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 16.12.2009