daniel bordur - journaliste

L’aventure humaine des Jardins de Cocagne

Leur fondateur Jean-Guy Henckel parle dans un livre entretien "Dans un Pays de cocagne" qui sort aux éditions de l’Echiquier. Portrait.


Fondateur du premier Jardin de Cocagne, en 1991 à Chalezeule, près de Besançon, Jean-Guy Henckel dirige le réseau national de la centaine de jardins bâtis sur les mêmes fondements. Dans un livre d’entretien, il dit deux ou trois choses de son parcours personnel qui débute dans le pays de Montbéliard. « Né dans un milieu de prolos où l’on se méfie des patrons et où on les déteste », il est devenu patron. Il défend une échelle des salaires de un à quatre au sein du réseau et l’applique : s’il est le mieux payé, il gagne 3.500 euros par mois.

Au-delà du symbole, le livre lui permet d’argumenter, de défendre une construction collective originale plus actuelle que jamais. Entreprises d’insertion par l’économique, les Jardins de Cocagne articulent action sociale et souci environnemental. Des personnes en situation d’exclusion travaillent un à deux ans dans un jardin biologique fournissant chaque semaine des légumes à des consommateurs adhérents. Du désherbage à la confection de paniers de légumes en passant par le repiquage et la récolte, les salariés en insertion sont encadrés par des pros du travail social et du maraîchage, mais occupent de vrais postes de travail : « Je refuse de donner un travail de merde à des gens qui sont dans la merde », dit Jean-Guy Henckel.

Innover vient du bas

Le bilan est intéressant : « A leur sortie, 30 % ont un emploi (CDI, CDD, intérim), 10 % intègrent une formation préqualifiante ou qualifiante, 8 % continuent leur parcours d’insertion, 38 % ont réglé leurs problèmes d’insertion sociale (accès aux soins, logement, orientation en établissement spécialisé, surendettement, statut handicapé, retraite...). Pour 15 % il n’y a pas d’avancées significatives... », dit-il page 34.

L’« entrepreneur social » Henckel fait œuvre pédagogique et politique. À 53 ans, il se veut « à la fois dans la résistance et dans l’engagement » pour combattre la pauvreté en se préoccupant de l’avenir de la planète. « L’innovation ne procède jamais du haut mais toujours du bas », écrit-il dans un des nombreux plaidoyers du livre en faveur de l’économie sociale et solidaire. « Elle a un boulevard devant elle car l’économie classique s’écroule. Elle fait 10 à 12 % du produit intérieur brut plus beaucoup de choses non comptabilisées. Au réseau Cocagne, on a ainsi 1.000 bénévoles... »

Ténacité en action

Un autre mot revient souvent sous la plume de cet athée qui côtoie de nombreux croyants : réconciliation. Cela lui permet de faire un bout de chemin avec des capitalistes revendiquant une part d’éthique. Il donne un bon point à Danone pour une Sicav finançant des projets sociaux au Bangladesh, à Fleury-Michon dont l’aide du PDG a permis l’achat d’un terrain pour un jardin en Vendée. Mais il égratigne Novartis qui exigeait, en retour d’une aide à un jardin toulousain, que celui-ci serve à ses expériences pharmaceutiques : « ingérence intolérable », s’insurge Henckel. Il considère aussi Monsanto comme « une catastrophe écologique et sociale ». Passionnant, le livre montre une pensée tenace en action. Il ne donne aucune recette, raconte des expériences et des anecdotes, analyse des échecs, n’élude ni les conflits internes ni les quiproquos avec des partenaires. C’est un livre sur la fraternité, l’espoir et le respect.

160 pages, 14 €

Daniel BORDUR

© L’Est Républicain - 19.02.2009

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