daniel bordur - journaliste
Un professeur bolivien menacé d’expulsion

Assistant, contractuel, puis ciao !

Nelson Rojas était sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français. Ses collègues du lycée Victor-Hugo de Besançon se sont mobilisés, la préfecture l’a autorisé à rester jusqu’à la fin de l’année scolaire...


Les profs du lycée Victor-Hugo de Besançon sont « outrés ». Ils n’en reviennent pas que leur collègue d’espagnol, Nelson Rojas, soit sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français, signifiée par arrêté de la préfecture du Doubs. Ils ont voté hier un débrayage de deux heures pour ce matin, et demandé audience au rectorat et à la préfecture afin que cette décision soit annulée.

De citoyenneté bolivienne, Nelson Rojas était assistant en espagnol dans l’établissement durant l’année 2008-2009, dans le cadre d’un cursus universitaire devant le conduire à enseigner le français dans son pays. Il a tellement bien fait l’affaire qu’il a été recruté comme contractuel pour remplacer une enseignante d’espagnol en congé maternité du 24 septembre au 24 mars.

Or, son droit au séjour en France reposait sur son statut d’assistant, lequel avait pris fin le 30 juin, indique la préfecture. Elle ne lui a pas délivré de carte de séjour d’étudiant pour l’année scolaire actuelle puisque « n’ayant pas fourni d’inscription universitaire ». Et s’il a bien « produit une attestation de recrutement par le rectorat », il avait « débuté son activité d’enseignant vacataire sans autorisation de travail préalable. Il ne peut donc pas prétendre à une carte de séjour mention salarié ».

En fait, Nelson Rojas s’était bien inscrit à l’université, « en master de français langue étrangère, j’ai même payé les droits », dit-il avant d’ajouter : « J’ai annulé cette inscription pour être contractuel, question d’éthique, je ne voulais pas faire deux choses à la fois... Je pensais que ma première carte de séjour serait renouvelée ».

Au contraire, il finit par recevoir, juste avant les vacances de février, une injonction de quitter la France avant la fin de son contrat qui court jusqu’au 24 mars. Une première intervention des profs, relayée par l’administration du lycée, a eu pour résultat la prolongation du délai de... dix jours ! Le coup de colère d’hier matin a d’ores et déjà permis d’obtenir plus. En début d’après-midi, le proviseur, Jean-Claude Duverget, nous a ainsi indiqué qu’après « échange entre le rectorat et la préfecture, une autorisation de résidence était accordée jusqu’à la fin de l’année scolaire ». Un instant plus tard le préfet confirme « maintenir l’obligation de quitter le territoire » et « accepte que cet enseignant temporaire achève l’année scolaire et rentre dans son pays fin juin... Ce décalage dans le temps n’est destiné qu’à assurer la continuité pédagogique ».

Pour le proviseur, c’est un « malentendu » sans doute causé par la démarche de l’enseignant bolivien qui « a voulu être trop honnête » en déclarant qu’il n’était plus assistant : « on n’a pas su qu’il l’avait faite ».

Le débrayage sera-t-il maintenu après ces concessions qui coïncident avec la visite de Sarkozy dans le Haut-Doubs ?

Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 09.03.2010


« Mon histoire d’amour avec la France... »

Les profs du lycée Victor-Hugo de Besançon n’ont pas débrayé hier matin, la situation de Nelson Rojas s’étant améliorée au cours de la journée de lundi. Sous le coup d’une obligation de quitter le territoire, l’enseignant bolivien a finalement obtenu le droit de rester en France jusqu’au 1er juillet.

Une prise de parole a cependant eu lieu sur le parvis de l’établissement où 200 élèves ont appris ce qui s’était tramé. Ils ont conspué l’attitude de la préfecture et scandé de sonores « Nelson ! Nelson ! » Très ému, le jeune homme de 25 ans a remercié en évoquant une « histoire noire, comme si j’avais fait quelque chose de grave... Je suis entré en France par la grande porte, je ne veux pas en sortir par la petite porte ».

Nelson Rojas a grandi à 4.600 m d’altitude sur les hauteurs de La Paz, à El Alto, « le quartier le plus pauvre d’Amérique latine ». Comment s’est-il entiché de la France au point d’en étudier la langue pour l’enseigner chez lui ? « Mon histoire d’amour avec la France commence à 13 ans, en écoutant la musique de Jean-Michel Jarre. J’ai ensuite écouté d’autres musiques françaises, puis un ami m’a fait lire Les Fleurs du mal, de Baudelaire. Cela exprimait ce que je n’arrivais pas à exprimer... C’est très dur d’étudier le français en Bolivie, réservé aux gens bien placés. J’ai eu l’opportunité de l’étudier 4 heures par semaine à l’université, à plus d’une heure de bus, dans une salle pour quinze où nous étions cinquante... J’ai ensuite postulé une bourse bolivienne pour être assistant et j’ai été parmi les quinze choisis sur 600 candidats... »

C’est ainsi qu’il arrive au lycée Victor-Hugo à la rentrée 2008 pour un an. « J’avais compris que si je m’inscrivais à l’université ou avais un contrat de travail, je pouvais rester ». Il dit tenir ces informations de l’université. « J’avais entrepris les démarches six mois à l’avance pour être inscrit. On m’a demandé beaucoup de documents, j’ai été accepté, j’ai cherché en même temps un travail pour financer mes études. J’ai été auditionné par le rectorat début septembre. J’ai justifié de mes démarches auprès de la préfecture, ils m’ont accordé un délai jusqu’au 27 novembre. Entre-temps, je leur ai dit que j’avais trouvé du travail, j’ai fourni un récépissé d’inscription à l’université, avec une lettre du rectorat et du proviseur... À la préfecture, j’ai été reçu par une femme qui m’a tutoyé... »

Nelson Rojas y est retourné hier avec des professeurs du lycée : « On voudrait qu’il ait un titre de séjour et que l’obligation de quitter le territoire soit levée car on craint qu’il ne puisse revenir en France », témoigne Nathalie Faivre, prof d’allemand. Un argumentaire écrit a été demandé par le fonctionnaire qui a reçu la délégation.

Revenir en France, par exemple en stage au Centre de linguistique appliquée de Besançon, ce que font régulièrement les enseignants de français langue étrangère... Ne défendent-ils pas la francophonie ?

10.03.2010

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