daniel bordur - journaliste

Antoine Page, cinéaste du « quasi muet »

Avec Cheminement-s, le jeune Bisontin a fait un film drôle et personnel sur la création du collectif Tricyclique Dol. Il espère que le CNC l’aidera à porter Tolstoï au grand écran.


Être cinéaste n’est pas une sinécure, c’est plutôt une longue cure de ciné... Si Antoine Page n’est pas tombé dedans bébé, il a filmé sa famille, ado. Le déclic est venu avec Kubrick et Cimino : « J’ai été marqué par l’œil rouge de l’ordinateur de ’’2001 l’odyssée de l’espace’’. Kubrick a créé beaucoup de vocations. ’’Barry Lindon’’ et ’’La Porte du paradis’’ m’ont donné envie de faire du cinéma... »

Né à Besançon il y a 31 ans, Antoine en est à une dizaine de films et arrive à en vivre. Ce qui est un petit exploit quand on n’a pas encore réussi à franchir la barrière de la commission d’avance sur recettes du Centre national du cinéma, le CNC.

Le dernier en date, Cheminement-s, un long-métrage qu’il a ramené à 80 minutes au montage à partir de 70 heures de rushes, a été vu deux fois à Besançon dans un cercle de proches. Il montre la patiente construction de la dernière création éphémère du collectif bisontin Tricyclique Dol, au festival de théâtre de rue de Chalon-sur-Saône.

Ce groupe de mécaniciens bricoleurs avait passé commande d’un film de 45 minutes montrant le spectacle, Antoine en a profité pour faire un vrai film avec les essais, échecs et tâtonnements du travail de création. Comique de répétition et humour des situations, solitude et perplexité de l’inventeur, poésie des mouvements et résistance des objets qui s’animent comme des dominos sont les ingrédients d’un regard d’auteur, rythmé par les chocs de matières.

Provoquer l’émotion

C’est un film quasi muet à l’incroyable bande sonore. Du cinéma « expérimental », aime à répéter le jeune homme qui a étudié l’histoire de l’art à Nice et le cinéma à la Sorbonne. Qu’est-ce à dire, expérimental ? « Ce n’est pas forcément narratif. C’est un travail sur l’image, les sensations. J’aime provoquer une émotion, quelque chose de physique chez le spectateur, qui ne passe pas par le dialogue ». Pas étonnant qu’il cite parmi ses influences, les constructivistes russes Eisenstein (Potemkine) ou Vertov (L’Homme à la caméra). Assez loin, très loin même, des préoccupations nombrilistes de nombreux réalisateurs d’aujourd’hui. « Tu peux citer ceux que je n’aime pas, Assayas, Despléchin, Honoré... », sourit Page. Trop psychologiques, trop Parisiens, trop scénarisés et pas assez mis en scène. « Le cinéma français d’aujourd’hui, c’est de la petite fiction, le petit bout de la lorgnette, c’est seulement filmer des acteurs, sans souci de forme... » Sévère ? Question de point de vue, lui qui aime Pialat, Bresson, Tarkovski, Mizogushi, préfère l’Apprenti de Collardey à Profils paysans de Depardon... « Quand tu soumets au CNC un projet avec indication de plans, de comment filmer et pourquoi, ça ne passe pas. Ils ne veulent que des scénarios, des expériences vécues... »

Avec le cirque Plume

La charge le desservira-t-il au moment où le CNC examinera son projet d’adaptation du Maître et du serviteur de Tolstoï ? « Ce sont des gens perdus dans une tempête de neige, des éléments qui les dépassent, c’est quasi muet... »

Jusque-là, ses projets ont souvent franchi la première sélection, celle du comité de lecture qui sélectionne 30 projets sur 400, mais pas celle de la commission plénière qui en prend six ou sept.

Pour l’heure, il est libre. Intermittent du spectacle, « en partie grâce au cirque Plume » dont il filme le travail du prochain spectacle tout en faisant du « travail personnel ».

Un regard à suivre du coin de l’œil...

Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 31.03.2009

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