daniel bordur - journaliste

Les faits têtus pensent-ils ?

Le bac lancé jeudi 16 juin avec la philo. Reportage à midi au lycée Pasteur de Besançon.


Peut-on avoir raison contre les faits ? Non, répondra, à la lecture du second sujet de philo proposé aux candidats du bac S, celui pour qui les faits sont si têtus qu’on devrait s’y soumettre. On lui chuchoterait alors à l’oreille qu’on peut avoir raison contre le parti, contre Hitler, Mladic ou Kadhafi, dont le pouvoir constitue des faits certes incontestables, mais contestés. N’était-ce pas un sujet de sciences humaines pour la série ES ? Car c’est bien le fondateur de la sociologie française, Émile Durkheim, qui affirmait en 1895 qu’il fallait « traiter les faits sociaux comme des choses ». Autrement dit, « les raisons d’agir, de penser, de sentir » ont davantage leur source dans une organisation sociale que dans une supposée raison naturelle ou une évidence individuelle.

Mais ni les ES, les L ou les ST n’auront eu à réfléchir à cette proposition d’analyser l’humain et la société comme, par exemple la physique, discipline de prédilection des S. Ou de s’orienter vers la liberté humaine ou la relativité des opinions dont la logique est d’« avoir raison », y compris contre les faits. On proposait d’ailleurs aux ES un sujet plus classique : « La liberté est-elle menacée par l’égalité ? » Difficile d’éviter la philosophie politique et... l’actualité de la fraternité antilibérale des Indignés.

Quant aux L, ils avaient à choisir entre un commentaire d’un extrait du « Gai Savoir » de Nietzsche sur les vertus, et deux questions : « Peut-on prouver une hypothèse scientifique ? » et « L’homme est-il condamné à se faire des illusions sur soi-même ? » « Oui et non », a répondu Léa à la première, en évoquant le théorème de Pythagore et les réticences « de l’ordre des médecins vis-à-vis de la psychanalyse ».

« L’homme ? Un cheval avec des oeillères »

« Oui et non », a répondu Chloé à la seconde : « Oui, on peut ignorer certaines choses, non car il y a la conscience... Mais il y a aussi le monde, l’univers, tout ce qu’on ne connaît pas ». Nathalie a « parlé des cinq sens qui nous permettent de percevoir la réalité, mais c’est souvent faux : selon Descartes, on peut douter de tout sauf de notre existence ». Alice estime qu’on « préfère vivre dans l’illusion que dans la vérité », prend l’Histoire à témoin : « On parle davantage des résistants que des collabos... » Aborderait-elle donc la morale ? « Oui, l’illusion est dans notre rapport aux autres, au monde, à la vérité, notre histoire personnelle et celle de l’humanité. Ma grande question est d’ailleurs pourquoi des gens ont suivi Hitler, ce qui m’a fait parler du Rwanda. Du coup, c’est toujours pareil quand un homme se croit supérieur à un autre. » Est-elle pessimiste ? « Non, plutôt lucide, l’homme est capable du pire, mais aussi du meilleur. »

Tony a commenté le texte de Nietzsche, « plus accessible » : « J’ai comparé l’homme à un cheval qui traîne une charrue avec des oeillères, son épuisement est nécessaire à la société... » Shérine n’est « pas d’accord pour résumer les vertus au travail. Je considère que la vertu, c’est s’empêcher de faire des choses, réprimer ses désirs, il y a une part de refoulement, or le but du vertueux est le bonheur... » Aline intervient : « La vertu et le bonheur sont incompatibles ». Et le bonheur sans vertu, est-ce vivable ?

Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 17.06.2011

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