Le matériel de la dernière manufacture française d’horlogerie vendu aux enchères...
« Merci d’avoir une pensée pour ceux qui ont participé à la vie de cette entreprise depuis sa création ». En démarrant la vente par cette phrase, sans doute rituelle en une telle circonstance, le commissaire-priseur Jean-Paul Renoud-Grappin sait le moment historique. Les quelque cent cinquante personnes qui se pressent dans l’atelier éclairé au néon le savent. C’est l’ultime étape de la fin de la dernière manufacture d’horlogerie française. Le dépeçage de Technotime. La vente aux plus offrants des machines de l’ancienne usine France-Ébauches de Valdahon, en 464 lots, après la liquidation par le tribunal de commerce. Ceux qui exporteront leurs achats se verront rembourser la TVA, ajoute le commissaire-priseur.
Mardi après-midi et hier matin, d’anciens salariés se sont mêlés aux candidats acquéreurs pour visiter les lieux qui sentent encore l’usine, le métal, le travail. « Ça fait un pincement au coeur de voir tout ça partir », dit Yves, 31 ans de boîte. Mécanicien, il a entretenu les machines qu’il connaît toutes : tours, fraiseuses, polisseuses, rectifieuses, affûteuses... « Ma partie, c’est l’hydraulique et la pneumatique, j’en ai réparé des moteurs, refait des bobinages... Ce qui arrive est la suite logique de l’incompétence à la tête, il y a eu trop de gaspillage, on n’aurait pas dû arrêter le quartz... Je ne pensais pas que les tours iraient aussi haut ».
Le patron parisien de Techniluxe, à Voray-sur-l’Ognon, venu avec des cadres, fait le même constat : « Ça part cher, il y a des vendeurs de machines... » Un responsable de Cryla, à Besançon, dit la même chose : « Ça part cher, le boulot doit être revenu... J’attends ce qui m’intéresse, mais acheter quelque chose sera dur... » Justement, un acheteur sort se concerter avec amis : « Je suis spécialisé dans le rouage, je fabrique et vends des machines à Saignelégier... On vient voir à quel niveau ça part, on a un budget, si c’est OK on achète. Des clients nous accompagnent, on est leur conseiller technique, on révisera les machines qu’ils achètent... Cette unité de production est dépassée par les usines modernes. Qui va acheter un parc de décolleteuses ? Des Chinois peut-être. Même en Inde, ils ont les mêmes... C’est pour du décolletage sur pièces simples en gros volume... On s’est en mieux sorti en Suisse car on fait davantage de veille technologique ».
Les machines de Technotime les plus récentes sont parties en premier. Non pas lors de la vente, mais bien avant : retour à leur propriétaire. « Elles étaient en leasing », explique Laurent, 26 ans de boîte. Il a reconnu parmi les acheteurs d’anciens salariés travaillant aujourd’hui pour un horloger de la vallée de Joux. « L’horlogerie suisse repart », dit-il. Son ancien collègue, François, est ébahi de voir que la « Diskos, une rectifieuse cylindrique pour les platines, est partie à 15 000 euros : je trouve ça cher ».
Laurent décrypte : « Les machines partent au tiers de leur prix, mais le plus gros intérêt, c’est l’outillage, souvent plus cher, qui va avec ». Pendant ce temps, la vente continue. Mise à prix 20 000 euros, une machine à laver Amsonic à commande numérique avec approvisionnement en eau déminéralisée est adjugée 110 000 euros. Par le même acquéreur, suisse, qui rafle une série de onze fraiseuses identiques sous les murmures. Quand une rectifieuse mise à prix 300 euros part à 4 000, on entend souffler « ils sont fous ! » parmi les rires...
Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 23.09.2010