daniel bordur - journaliste

La mondialisation a cinq siècles

Pour le sociologue Alain Bihr, auteur de « La Préhistoire du capital », la mondialisation n’est pas née dans les années 1960 et 1970, mais à la fin du Moyen-Age.


Professeur de sociologie à la faculté des lettres de Besançon, Alain Bihr vient de publier Le devenir-monde du capitalisme, premier des quatre tomes d’un travail titanesque et difficile d’accès, La Préhistoire du capital [1].

- Quelle est votre thèse centrale ?

- Elle repose sur deux propositions. Premièrement, la mondialisation ne date ni d’aujourd’hui ni d’hier, mais, en gros, de la fin du Moyen Age et des Grandes Découvertes, d’un mouvement d’expansion coloniale hors d’Europe occidentale qui s’étend outre-mer.

- Mais les empires romain ou perse ?

- Il n’y a jamais eu de conquête de la planète entière, d’interconnexion de l’ensemble des continents dans les mêmes réseaux de relations marchandes.

- Et votre deuxième proposition ?

- Cette histoire se déroulant sur cinq siècles se confond avec le processus de constitution du capitalisme. La mondialisation n’est pas la fin du capitalisme, mais une condition de départ. Ce n’est pas un projet conscient, mais un processus historique. Ce n’est ni un projet politique ni un projet économique. Cela le devient progressivement quand le processus suscite la conscience de lui-même.

L’Europe médiévale

- Pourquoi quatre ouvrages ?

- Le premier analyse pourquoi les conditions de la possibilité du capitalisme se sont développées uniquement en Europe occidentale au Moyen Age.

- Quelles sont-elles ?

- D’abord la concentration entre peu de mains de masses monétaires importantes par l’expropriation des serfs et des petits propriétaires urbains qui étaient une plèbe de journaliers vivant aussi de rapines, prostitution, émeutes... Une autre est le passage du travail à façon, à domicile, à la manufacture. Une troisième condition est l’existence de vastes marchés protégés avec la constitution des grands royaumes et des empires coloniaux.

- Et le Japon ?

- C’est le seul pays hors d’Europe à avoir connu le féodalisme, avec trois ou quatre siècles de retard : il y entre quand l’Europe en sort...

- Le féodalisme est-il une condition du capitalisme ?

- Oui. On les a souvent opposés. Or, le servage, l’autonomie politique et économique des villes, l’aristocratie foncière féodale, l’émiettement du pouvoir qui caractérisent le féodalisme, sont des conditions favorables à la formation des conditions du capitalisme.

Laborieuse évolution

- Comment êtes-vous venu à travailler ces sujets ?

- Ils m’accompagnent depuis longtemps, j’en suis à mon douzième livre... Cela a un côté démesuré et je ne manque pas de travail jusqu’à la fin de mes jours ! Dans un monde où l’on est sommé de faire les choses de plus en plus rapidement, de les utiliser de plus en plus brièvement, c’est une façon de faire un pied de nez à l’air du temps. Je suis aussi payé pour ça, cela appartient à mes fonctions d’enseignant-chercheur.

- Etes-vous de ceux qui font un lien entre capitalisme et souffrances humaines ?

- Je ne me poserais pas ces questions, si je n’étais pas critique à l’égard du capitalisme. J’essaie de voir comment il fonctionne pour tenter d’avoir prise dessus. Comprendre que le capitalisme est une longue et laborieuse évolution économique et sociale, c’est critiquer ceux qui disent qu’il est naturel. Je m’oppose aussi à la thèse largement diffusée par la pensée libérale ou néolibérale, selon laquelle le capitalisme ne serait né que de l’extension des rapports marchands. Il a fallu d’autres conditions, sinon pourquoi aurait-il fallu attendre des millénaires ?

Recueilli par Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 16.11.2006

[1] 450 pages, 38 euros, éditions Page deux, Lausanne

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