Un "tour de plaine", c’est la première action de la nouvelle équipe du Groupement régional des agrobiologistes de Franche-Comté. Chez Philippe Colley qui élève des vaches laitières et cultive 20 hectares de céréales et protéagineux à Fontenelle-Montby (Doubs, canton de Rougemont)

Philippe Colley aimerait bien ne plus labourer. « Mon objectif, à terme, c’est le semis direct », explique-t-il à une vingtaine de collègues venus échanger expériences et pratiques culturales à l’occasion d’un tour de plaine. On passe d’une parcelle à l’autre, on regarde, on commente, on interroge, on s’échange des trucs.
Sur un premier champ pousse de la luzerne, célèbre pour ses apports protéiques, utiles dans l’alimentation du bétail. Philippe Colley a 120 hectares dont 20 en céréales et un quota laitier de 240.000 litres. Il a semé plusieurs espèces de luzerne pour « une exploitation plus facile ». Celui qui n’en a jamais cultivé tend l’oreille. « La tige creuse sèche moins vite que les feuilles », explique Patrick Jeannin, le président du tout jeune GRAB, le Groupement régional des agrobiologistes, dont c’est la première action.

Tiens, pourquoi avoine et pois sont-ils mélangés sur la seconde parcelle ? « La légumineuse capte l’azote de l’air », dit Philippe Colley. « C’est un plus pour la parcelle », assure Patrick Jeannin. Plus loin, un premier essai de luzerne, graminées et trèfle a remplacé des céréales. Ici, triticale, orge et pois plantés en octobre ont été rejoints par du trèfle semé la semaine dernière : il a besoin de lumière et poussera après la moisson. « L’idéal, c’est d’avoir un couvert végétal continu pour enrichir le sol », explique Nicolas Mougin, en reconversion bio en Haute-Saône. Le couvert permanent protège la terre du soleil et les racines stockent l’eau...
Ce couvert est ensuite détruit mécaniquement avant les semis d’automne. La charrue qui creuse profondément est abandonnée au profit de la charrue déchaumeuse : « Elle travaille moins le sol, bouge moins l’herbe, nécessite moins d’énergie... J’espère passer au semis direct et avoir de bons résultats en cinq ans », dit Philippe Colley. Dans l’assistance, un paysan opine, témoigne de la réussite de son « blé semé directement dans la prairie ». On parle biodynamie, calendrier lunaire, respect de la vie de la microfaune du sol, performances. N’y a-t-il que les agriculteurs bio pour pratiquer ainsi ? « Les agriculteurs conventionnels commencent à se mettre aux mélanges », dit Jean Vuillet, en bio à Voillans depuis 2000 grâce à un contrat technique d’exploitation : « J’en avais marre des phyto, marre de mettre des masques ».

Quel bilan fait-il ? « Extrêmement positif. Si je n’étais pas passé au bio, je ne serais peut-être plus paysan. Je suis plus serein, moins stressé. Et on a la satisfaction de faire notre pain avec notre blé. On n’aurait jamais osé avant, avec les pesticides... On a moins de rendement, mais on récupère sur les intrants qu’on n’utilise plus et sur les prix : le blé bio est autour de 300 euros la tonne... Je comprends que les semenciers n’aiment pas trop les bio, ils n’achètent pas leurs semences ! »
Dans le groupe, on parle en effet beaucoup échange de graines et semences fermières, éventuellement complété par des achats. C’est une voie vers l’autonomie...
Daniel BORDUR / L’Est républicain 17 mai 2010

Les 350 paysans bio de Franche-Comté étaient jusque-là organisés dans les départements par des GAB (Groupements d’agrobiologistes) et représentés par le collège des producteurs à Interbio, la filière bio régionale où siègent des transformateurs et des consommateurs. En sommeil depuis 2 ans, le GRAB (R pour régional) est piloté depuis février par un nouveau conseil d’administration que préside Patrick Jeannin, agriculteur à Vaucluse (près de Belleherbe), membre de la Confédération paysanne.
« Il faut reconstruire un pôle producteurs, défend-il. Ce sont des paysans qui ont construit des filières bio qui, aujourd’hui, représentent une alternative incontournable. Nous avons été élus sur l’autonomie vis-à-vis des chambres d’agriculture alors que les GAB fonctionnent sous leur tutelle. Les chambres intègrent les agrobios dans la diversification, nous voulons les défendre en tant que tels, notamment sur le dossier FCO (fièvre catarrhale ovine).La Franche-Comté est une des régions où l’agriculture bio est la moins aidée malgré les discours politiques. Je n’ai pas encore vu Sophie Fonquernie (nouvelle vice-présidente de la Région en charge de l’agriculture, élue à la chambre d’agriculture du Doubs sur une liste FDSEA) à qui j’ai demandé un rendez-vous. J’ai vu MarieGuite Dufay qui est d’accord pour revoir le filtre de la chambre régionale d’agriculture sur les fonds agricoles régionaux ».
Philippe Colley souligne la « demande des producteurs bio sur le plan technique » mais regrette de ne pas voir une partie des financements que « les chambres d’agriculture ont pour l’agrobiologie ».
De son côté, Dominique Rondot, président du GAB du Doubs, s’inquiète du risque de conflit entre le GRAB et les chambres. Il estime que GRAB et GAB partagent les mêmes objectifs, mais craint un clivage sur les modes d’action : « Le GRAB veut toute la représentation à Interbio. Les GAB ne sont pas en phase avec ce choix de fonctionnement. C’est dommage, on sent qu’il y aura deux groupes... »
Un premier dossier du GRAB aura été de rassembler des producteurs de lait bio non AOC pour négocier avec les laiteries : « Il y a 29 producteurs pour 6 à 7 millions de litres chez Lactalis qui a essayé de faire baisser les prix sans justification », dit Patrick Jeannin. L’action devrait permettre de récupérer 20 euros les 1.000 litres sur 2010, explique Gilbert Sandoz, d’Orchamps. Le lait bio non AOC est payé aux producteurs autour de 400 à 430 euros la tonne.