Une sociologue et un médecin bisontins ont publié en juin 2009 un livre documenté sur les risques du travail agricole et une protection sociale incomplète. Résumé et entretien.
Les Maux de la terre est un livre passionnant. Sous-titré « regards croisés sur la santé au travail en agriculture », il est écrit par deux observateurs assidus du monde paysan. Dominique Jacques-Jouvenot, professeure de sociologie à l’université de Franche-Comté, et Jean-Jacques Laplante, médecin du travail et directeur de la santé à la Mutualité sociale agricole du Doubs (MSA), ont mis en commun études, statistiques et analyses. Cela donne une grande crédibilité à un ouvrage bourré d’informations vérifiées et d’arguments au service d’une meilleure protection sociale des travailleurs de l’agriculture, de la forêt et de l’agroalimentaire, exploitants ou salariés.
Pour les auteurs, de nombreuses idées sur le monde rural sont des idées reçues, voire fausses ou caduques. Penser que la campagne est « un espace sain dans lequel ses habitants sont heureux » relèverait davantage du « mythe » et de l’« utopie » que de la réalité. Le « déni du risque est fréquent » chez les jeunes hommes et les difficultés de la prévention sont dans les têtes : « La contamination de l’environnement met en cause des activités (jardinage, cueillette, chasse) héritées familialement, pratiquées de longue date, partagées... Ainsi, les personnes fortement socialisée à la campagne et croyant en une nature bienfaitrice, apparaissent comme rétives à toute campagne de prévention construite sur la base d’une nature possiblement mauvaise et dangereuse ».
On est donc moins surpris quand on lit plus loin que la conception de la maladie des paysans n’est pas forcément la même que celle des salariés urbains. Être malade, pour un homme, c’est quand on ne peut physiquement pas travailler. Du coup, le stress et la souffrance au travail, certaines pathologies, n’empêchent pas l’activité, et surtout retardent le recours au médecin. Outre l’attitude vis-à-vis de la maladie, les statistiques soulignent que « le secteur bois, la culture-élevage, l’élevage bovin, l’élevage de petits animaux et les paysagistes sont particulièrement frappés par les accidents, les accidents mortels et les troubles musculo-squelettiques ». Plus finement, ces TMS affectent davantage les femmes, les accidents les hommes. On constate chez les agriculteurs une sous-mortalité par cancer par rapport à l’ensemble de la population, sauf pour les cancers pouvant avoir un rapport avec les produits phytosanitaires : peau, estomac, cerveau, prostate, les maladies du sang. Les auteurs signalent l’« énorme point noir » de la mortalité au travail, notamment dans l’élevage bovin et le bûcheronnage qui détient le triste record du plus fort taux d’accident du travail : 300 fois celui du BTP...
Dominique Jacques-Jouvenot et Jean-Jacques Laplante sont très convaincants lorsqu’ils relient ces constats à la construction chaotique de la protection sociale en agriculture. « Historiquement, dès que les problèmes de santé au travail se posent, réapparaît le clivage entre les riches producteurs puissants au sein du syndicalisme majoritaire et les mutualistes chrétiens ou socialisants ». Il faut attendre le congrès de la FNSEA de 1958 pour que la profession demande officiellement la création d’une assurance-maladie obligatoire, par 188 voix contre 155 et 29 abstentions...Un demi-siècle plus tard, il n’y a toujours pas d’indemnités journalières en cas de maladie, ce qui expose parfois tragiquement les plus pauvres. En 2005, plus de 7.000 exploitants et plus de 15.000 salariés agricoles étaient au RMI dans le pays.
Daniel BORDUR / L’Eest Républicain 18.06.2009
• Éditions de l’Aube, 216 pages, 22,40 euros.
Pas d’indemnités journalières maladie
Pour les auteurs, l’insuffisance de la protection sociale des agriculteurs renvoie aux contradictions et à l’histoire du monde paysan.
- A vous lire, on a l’impression d’une mauvaise sécurité sociale pour les paysans.
Jean-Jacques Laplante : Il y a eu des progrès énormes en 2001, mais il reste des marges de progression considérables ! La carence majeure est l’absence d’indemnités journalières maladie, ce qui peut entraîner une fin de vie professionnelle catastrophique.
- Cela est-il de la responsabilité des dirigeants syndicaux ?
J.-J.L. : Cela pose le problème de ce que peut faire la commission sociale de la FNSEA. Quand on est sur l’économie, on avance. Quand on est sur le social, beaucoup moins...
- Qu’est-ce qui explique cette frilosité ?
J.-J.L : Il y a une énorme diversité de l’agriculture où l’on est souvent loin de la défense des droits sociaux.
Dominique Jacques-Jouvenot : Il y a aussi, dans l’histoire, la force de l’indépendance professionnelle qui peut se traduire par :’’on est assez grand pour s’occuper de notre santé, les autres n’ont qu’à s’en occuper’’.
- Le monde paysan a quand même des outils coopératifs et mutualistes très avancés !
J.-J.L : Il y a toujours eu le poids des riches qui ont pris des positions, compte-tenu de leurs capacités contributives fortes, qui ne sont pas dramatiques s’ils n’ont pas d’indemnités journalières, mais qui le sont pour les 30% les plus pauvres.
- Vous invoquez une idéologie paysanne particulière...
J.-J.L : Il y a quand même eu des avancées culturelles par les femmes...
D.J.-J. : ...par leur départ, leur retour conditionnel : tu prends des vacances, t’emmènes les gosses à la piscine...
J.-J.L. : Le rapport au travail de la génération des trentenaires a changé et en même temps le rapport à la transmission, l’indépendance, le patrimoine qui restent les valeurs agricoles des pères, comme des pairs...
- La MSA n’est-elle pas considérée comme appartenant aux paysans ?
D.J.-J. : La MSA est un des éléments du pouvoir pour le paysan moyen, alors qu’elle est gérée par les organisations professionnelles agricoles.
- Cette profession très syndiquée ne voit-elle pas la MSA au même titre qu’une coopérative ?
D.J.-J. : Le syndicalisme est aussi un encadrement qui peut aliéner.
J.-J.L. : Il y a 715 élus MSA en Franche-Comté. Selon l’environnement politique il y a de nombreux débats ou de grands silences : des refus de cotiser peuvent rester vingt ans dans les têtes... En fait, on n’entend que ce qu’on veut bien entendre. Quand des jeunes critiquent le poids des cotisations, je leur dis alors qu’il y a 40 ans, leur père aurait dû vendre trois vaches ou quatre champs pour se soigner. Ça les calme, d’autant qu’il faut aller chercher au régime général de quoi équilibrer le régime agricole...
- Pourquoi faire un chapitre sur le lien entre santé et pauvreté ?
D.J.-J. : On voulait mettre en évidence la très grande pauvreté du salariat agricole. Dans le sud, certains restent près du téléphone pour savoir s’ils vont travailler un jour ou une demi-journée...
J.-J.L. : Des salariés pauvres, il y en a dans les abattoirs où le travail est très dur et les revenus bas, dans les scieries, le bûcheronnage...
- Comment avance la prévention ?
J.-J.L. : Il y a des avant-gardes, les groupes d’étude (FNGEDA), les CUMA, les GVA (groupes de vulgarisation)... Certains ont fait un travail remarquable d’évaluation des risques. Mais la pauvreté économique et culturelle fait qu’il n’y a souvent pas de place pour ces questions.
Recueilli par D.B / L’Est Républicain - 18.06.2009