S’exprimant en avril 2008 devant des centaines d’éleveurs du Doubs, l’économiste Vincent Chatellier, ingénieur à l’INRA, assurait que la France avait de nombreux atouts pour augmenter sa production laitière... On a vu ce qui s’est ensuite passé...
La France n’a « rien à craindre » de la fin des quotas laitiers en 2015. Telle est l’analyse que l’économiste Vincent Chatellier, ingénieur de recherche à l’INRA de Nantes, a présentée mercredi devant plusieurs centaines d’éleveurs, au lycée agricole de Dannemarie-sur-Crète (Doubs) lors de l’assemblée générale de l’Organisme de sélection de la race montbéliarde.
Admettant que les économistes n’avaient pas prévu le brutal accroissement des prix du lait à l’automne, il absout en partie sa corporation qui ne s’est « pas trompée sur tout ». Elle serait passée à côté de « la capacité de la Chine et des pays pétroliers à payer plus cher leurs importations alimentaires ». La hausse s’expliquant surtout par la conjonction d’autres facteurs rarement simultanés. Il cite les reculs à l’exportation de l’Argentine qui a « gardé ses produits pour son marché intérieur » et de l’Australie qui a moins produit, la baisse des stocks aux États-Unis et en Europe qui a, en outre, connu des « problèmes de collecte de lait ».
Il voit dans la « baisse des produits laitiers industriels » qui a suivi « l’explosion », une preuve du caractère accidentel des hausses de 2007. Et donne du crédit aux prévisions de stabilité des prix pour 2009-2015, notamment de l’OCDE.
Pourquoi notre pays n’aurait-il « rien à craindre » pour son secteur laitier ? Parce qu’il appartient à l’Europe qui, avec 35% du marché mondial, est l’une des deux grandes régions du globe à fournir du lait, l’autre étant l’Océanie avec 40%. Or, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont atteint leurs limites : la première recule depuis six ans, la seconde stagne après avoir doublé sa production en quinze ans. Les Etats-Unis n’ont que 5% du marché mondial, le lait canadien est trop cher, la production brésilienne croît au même rythme que sa population. Et comme le transport du lait coûte cher, la mondialisation de son marché est loin d’être évidente : « Argentine, USA, Brésil... ne sont donc pas des concurrents, comme la Chine qui nous indique ses besoins, comme l’Inde qui produit pour un marché intérieur qui aura 600 millions d’habitants en plus dans quelques décennies... » À l’heure des émeutes de la faim, il n’est pas si étonnant de voir les questions de sécurité, et donc de souveraineté, alimentaire, rester, ou redevenir, de la responsabilité politique.
Ne faut-il pas envisager la concurrence des nouveaux membres de l’Union européenne ? Non, répond Vincent Chatellier. Parce que la demande mondiale reste importante et que - il en est persuadé - la production va donc encore augmenter. Parce que la France devrait gagner 7 millions d’habitants dans les 20 ans, ce qui correspond à 2,8 milliards de litres supplémentaires, alors qu’elle produit 3 milliards de moins qu’en 1984. Cela serait possible parce qu’il reste encore des producteurs de lait en France, ce que l’Espagne n’a pas su faire : elle en a perdu 78% en 10 ans quand notre pays n’en perdait « que » 40%. La France a aussi de l’espace, à l’inverse des Pays-Bas ou du Dannemark, donc des coûts de foncier « quatre à cinq fois inférieurs », ce qui allège, comparativement, les bilans des exploitations.
Les paysans français ont aussi souvent déjà réalisé les investissements (bâtiments et matériel) qui ne seront plus à faire en cas d’augmentation de la production, comme on vient de le voir depuis le début de l’année : + 11% par rapport à la même période de 2007. Enfin, le savoir-faire des fromagers et de l’agroalimentaire est incomparable. Or, le fromage, c’est 45% du marché du lait...
Restent de vrais risques derrière lesquels se profilent autant d’enjeux : le marché intérieur sature, l’Europe veut diminuer les aides publiques. Parviendra-t-on à répartir l’augmentation de production entre les bassins laitiers quand le grand Ouest vient d’augmenter la sienne de 14 à 17% contre 7% pour l’Alsace et la Lorraine, et 4% pour la Franche-Comté ?
Et comment anticiper un possible déficit de viande bovine d’ici 7 ans quand Vincent Chatellier constate qu’il est consécutif à l’augmentation de la productivité ? Un nouveau chantier pour la génétique animale ?
Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 17.04.2008