Pour Dominique Jacques, fille de paysans du Doubs, sociologue à l’université de Franche-Comté, la cogestion de la politique agricole freine l’évolution. Entretien.
Il reste un peu plus de 600.000 exploitations en France, un million d’agriculteurs. Ne sont-ils pas devenus plutôt des fournisseurs de matières premières pour l’industrie agroalimentaire que des paysans ?
« Cela reste une profession où la vertu cardinale est l’indépendance, même si certains disent : on est des faux indépendants... »
Ils le restent quand même avec les coopératives à comté. Et ailleurs ?
« Ils ont laissé le monopole de la transformation à quelques gros industriels du lait. Dans la filière comté, ce sont les seuls qui ont été malins. »
Qu’est-ce qui a changé depuis votre enfance à la ferme ?
« L’idée de l’indépendance reste une culture. Ils sont leurs propres patrons, c’est ce que disent les jeunes dans les écoles d’agriculture. Ils tiennent à cette autonomie, à l’exploitation familiale. Ce n’est pas l’agriculture anglaise. »
La dérégulation peut-elle casser ce modèle ?
« Il y a de la dérégulation, mais pas assez pour casser l’agriculture telle qu’elle existe depuis l’après-guerre. Il y a une cogestion entre Crédit agricole, coopération, Mutualité sociale agricole, syndicalisme et État. Cela fait que toutes ces institutions sont administrées par des paysans. Cela a permis par exemple à François Guillaume de devenir ministre après avoir présidé la FNSEA. Cette cogestion reste un tremplin pour les responsables agricoles. Il faudrait la remettre en question pour qu’il y ait redéfinition de ce qu’est un agriculteur. »
Le démantèlement de la politique agricole européenne, l’intégration de l’agriculture à l’OMC, les rapports inégalitaires avec les agricultures des pays du Sud changent-ils la donne ?
« La cogestion maintient une certaine fermeture en France. Les paysans qui s’installent ont autant de place que les techniciens qui les encadrent. Tout est géré par leurs représentants, dès la formation... La population agricole diminue mais ils siègent à l’Union européenne, à l’OMC, défendent les plus riches de la profession, les céréaliers. Ils ont réussi à faire croire que les paysans sont tous les mêmes alors que certains ressemblent à des PDG. Ce n’est pas Bruxelles qui refuse d’installer des élevages de lapins ou des producteurs de petits fruits ! Le Doubs, par exemple, était un département expérimental pour l’installation hors cadre familial, il n’y en a toujours quasiment pas, il faut montrer patte blanche. »
Les paysans représentent plus de la moitié de l’humanité...
« La paysannerie reste un monde dominé où 20% touchent 80% des aides... En France, il y a des paysans au RMI. En juin 2008, plus de 7.000 relevant de la MSA étaient à la CMU, dont 13% de plus de 50 ans ; de même pour 15.625 salariés agricoles, dont 25% de plus de 50 ans... »
Recueilli par Daniel BORDUR / L’Est Républicain, supplément Salon de l’Agriculture février 2009.