Le directeur du Crédit agricole de Franche-Comté à la chambre d’agriculture du Doubs en septembre 2007 : « Si on ne fait rien, dans 5 ans on peut être débarrassés de nos plus belles filières ».
L’agriculture régionale pourrait-elle résister à un fonds d’investissement qui, en cas d’opportunité, voudrait s’emparer d’une filière agro-alimentaire ? Telle est, en substance, la question posée hier à la chambre d’agriculture par Bertrand Corbeau, directeur général du Crédit agricole de Franche-Comté. « Tout ce qui est en difficulté tout en étant rachetable intéresse les énormes masses de capitaux qui, dans le monde, sont à la recherche d’investissements avec un seul objectif : une rentabilité de 25 % par an sur fonds propres », souligne le banquier en décrivant les conséquences : arrêt des investissements, hausse des prix, effondrement de la valeur après revente à prix d’or.
Exemple : le champagne Taittinger repris 460 M€ par le fonds américain Starwood qui le revend à des Champenois 580 M€ un an après... Il y a de quoi être « collectivement interpellés », dit Bertrand Corbeau. Autrement dit, faute d’un outil financier mis en place avant le problème, un joyau économique, social et culturel peut être laminé par des « prédateurs » ne se « préoccupant pas du goût du fromage... »
Le directeur du Crédit agricole pose alors quatre questions que les professionnels doivent examiner : 1) Leurs filières sont-elles menacées ? ; 2) Y a-t-il un système pare-feu ? ; 3) La répartition de la valeur ajoutée serait-elle remise en cause ? ; 4) Est-on capable de conscience et de discipline collective en cas de danger ? Autrement dit, « si vous n’avez pas le pognon sur lequel construire la filière, cela ne marche pas longtemps. Car pour avoir le droit de débattre, il faut de l’argent. Si on ne met pas un peu de capitalisme là-dedans, ceux qui ne font que du capitalisme s’en occuperont ».
Loin d’abattre l’auditoire, la charge le stimule. « On semble indépendant dans le comté, mais on dépend d’Entremont ou d’un autre affineur », dit l’un. « Les producteurs doivent-ils s’investir dans la transformation ou la commercialisation ? », interroge un autre. Pierre-Henry Pagnier se demande si un outil collectif doté de fonds propres avec l’aide de banques ne risque pas demain d’être « la cible d’un financier usant de l’arme alimentaire ».
Christian Morel demande aux présidents de coopératives de « ne pas distribuer tout l’argent aux agriculteurs pour de meilleurs prix du lait ». Gérard Coquard suggère la « montée en gamme ». « AOC ou pas, c’est la même logique », selon Claude Vermot-Desroches qui estime nécessaires « démarche préventive » et « création de réserves ». Bernard Marmier pense que le « chantier à mener » est de « trouver le bon ciment dans le discours ».
Michel Delacroix se souvient des affineurs « pas chauds » pour que les paysans aient une part de leur capital alors que ç’aurait été une meilleure solution que de voir des capitaux extérieurs avec la minorité de blocage. Jean-Claude Jeannin renvoie sur les politiques la responsabilité d’entraver « les prédateurs mondiaux destructeurs » et prévient : « C’est difficile de mobiliser une filière sans projet ». « Les prédateurs viennent quand il y a danger, organisons-nous pour éviter la surproduction », dit Jean-Marie Regnaud.
« Vous posez l’ensemble des questions avec sagesse », répond Bertrand Corbeau. Mais il assure : « Les menaces existent en Franche-Comté. Si on ne fait rien, dans cinq ans, on peut être débarrassés de nos plus belles filières. Il n’y a pas de pare-feux. C’est autant une question de projet que d’argent. Vous avez une question simple à vous poser : voulez-vous avoir les moyens de peser sur la filière. Si c’est oui, il faut un peu de sous ». Daniel Prieur traduit par : « La vie de l’exploitation ne s’arrête à sa porte ».
Daniel BORDUR / L’Est Républicain - 14.09.2007