Interview de l’économiste et agronome, enseignante-chercheuse à Dijon, à l’occasion de la première conférence régionale agricole, le 4 mars 2009 au Conseil régional de Franche-Comté. Elle est par ailleurs co-présidente d’Attac.

Ingénieur agronome et docteur en économie, Aurélie Trouvé est maître de conférences à l’Enesad de Dijon (école d’agronomie) et chercheuse au centre d’économie et sociologie appliquée à l’agriculture et aux espaces ruraux (laboratoire Enesad-Inra). Sa thèse, soutenue en 2007, intitulée « Le rôle des régions européennes dans la redéfinition des politiques agricoles », la désignait pour structurer la première conférence régionale agricole qui se tient mardi au Conseil régional.
Vous commencerez par évoquer le contexte politique...
« Il faut partir de la PAC (N.D.L.R. : politique agricole commune, lire également), des perspectives sombres pour la politique agricole, le revenu des paysans, l’impact social et environnemental. Il y a ensuite l’impact sur les régions du démantèlement des outils de régulation des marchés, de maîtrise des volumes de production, de levée progressive du soutien aux prix. Cela constitue une conjoncture défavorable dans laquelle les mesures prises récemment par Michel Barnier ne font que colmater un système global qui va à sa perte. En 30 ans, les prix à la consommation ont baissé d’environ 15 %, les prix à la production de 60 %. Au-delà de ce décrochage, il y a les marges de la grande distribution... Cela appelle une réaction des collectivités territoriales. Elles peuvent être acteurs de la réconciliation agriculteurs-consommateurs, notamment en renforçant les circuits courts. »
La tâche est énorme. Les circuits courts sont marginaux...
« Il faut les afficher comme objectif politique. La Bavière a lancé un programme « Consommons ce que nous produisons ». Il y a une forte attente sociétale, une crise de confiance du citoyen-consommateur face au modèle productiviste, par rapport à la grande transformation et la grande distribution. Néanmoins, au-delà de ce que peuvent faire les collectivités, on ne résoudra pas le problème sans transformation profonde des politiques agricoles aux échelons nationaux et européen. »
Quelles questions posent les circuits courts ?
« Celles des garanties sociales et environnementales, du choix des produits. Il faut se demander si le consommateur est prêt à payer plus, si on peut aller vers des formes collectives d’exploitation. Quels sont les blocages à la consommation et à la production ? Pourquoi, par exemple, les AMAP n’ont pas pris davantage de place ? »
Les collectivités doivent-elles avoir une politique foncière ?
« Oui. Des collectivités rachètent du foncier, par exemple à Aubagne. Barcelone rachète des terres pour se protéger de l’urbanisation, passer des contrats avec des paysans qui s’engagent à cultiver certains produits. Il n’y a pas que les circuits courts en milieu rural, mais aussi en centres urbains où se pose la question foncière. Il faut une volonté locale pour agir. L’association Terres en villes réfléchit à l’agriculture périurbaine. Le mouvement Terre de liens réunit des consommateurs qui rachètent, en société, en coopérative ou en association, des terres pour les louer ou les revendre à des paysans... »
Que peuvent faire d’autre les collectivités ?
« Prendre des initiatives pour relocaliser, mais elles doivent faire attention au cadre européen qui interdit une intervention publique qui créerait une distorsion de concurrence. Ce qui pose la question d’un cadre européen à repenser si l’on veut agir au niveau local. »
Faut-il démanteler la PAC pour reconstruire une politique agricole ou résister au démantèlement ?
« Des voix s’élèvent pour des changements urgents. Il faut accepter des outils de maîtrise des productions, accepter de réorienter l’agriculture vers la consommation plutôt que pour l’exportation, redistribuer les revenus entre agriculteurs... Cela remet en cause le libéralisme et l’OMC (N.D.L.R. : l’organisation mondiale du commerce). Les pays africains se sont appauvris sur les marchés mondiaux où leurs exportations ont baissé pendant que leur dépendance alimentaire augmentait. »
est difficile de moins travailler pour l’exportation quand l’agriculture française génère 9 milliards d’excédents commerciaux ?
« La France est agro-exportatrice, mais l’Europe n’est pas autosuffisante sur le plan alimentaire si l’on prend la pêche. »
En quoi est-elle déficitaire ?
« En fruits, et en protéines végétales depuis les années 1960. On importe du soja du Brésil, d’Argentine, des USA qui peuvent arrêter leurs exportations vers l’Europe quand ils veulent, ce qui pose des problèmes géostratégiques, mais aussi environnementaux. »
Êtes-vous toujours coprésidente nationale d’Attac ?
« Oui, mais je viens à la conférence agricole comme universitaire, pas comme militante. »
Recueilli par Daniel BORDUR
Paru dans L’Est Républicain le 03.03.2009
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